Tribune pour Le Figaro : « Une guerre entre les grandes puissances est-elle imaginable ? »

Il y a un an, j'écrivais sur ce site que la Russie pourrait envahir l'Ukraine dans un futur proche. Alors que ce scénario hier impensable se réalise dans le sang, j'explique dans Le Figaro pourquoi l'hypothèse de conflits majeurs est plus crédible qu'il n'y paraît.

Tribune pour Le Figaro : « Une guerre entre les grandes puissances est-elle imaginable ? »
Photo d'illustration : Organisation des Nations unies.

Il y a un an, j'écrivais sur ce site que la Russie pourrait envahir l'Ukraine dans un futur proche. Alors que ce scénario hier impensable se réalise dans le sang, j'explique dans Le Figaro pourquoi l'hypothèse de conflits majeurs est plus crédible qu'il n'y paraît.

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«Une guerre entre les grandes puissances est-elle imaginable ?»
FIGAROVOX/TRIBUNE - L’idée d’une invasion de l’Ukraine semblait irréaliste car irrationnelle, explique Aurélien Duchêne. Sa concrétisation montre à quel point la rationalité du président russe diffère de la nôtre, ouvrant encore le champ des possibles, ajoute-t-il.

Texte intégral :

« Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent toujours les gens aussi dépourvus », écrivait Albert Camus. A défaut d'être une peste, la pandémie ouverte en 2020 est une « surprise stratégique » : un événement aux conséquences majeures et durables, qui prend de court les sociétés même s'il a été anticipé. Nous sommes désormais sous le choc d'une autre surprise stratégique : la première guerre majeure entre États européens depuis 1945. Celle-ci ne nous prend certes pas complètement au dépourvu : l'éventualité d'une nouvelle agression russe contre l'Ukraine était sur la table depuis fin 2021.  Les alertes des chancelleries occidentales ont d'abord été accueillies avec un certain scepticisme : n'assistait-on pas à une énième instrumentalisation de la menace russe ? Les Américains ne dramatisaient-ils pas autant que les Russes bluffaient ? En France, au fil des semaines, quelques rares experts ont jugé plausible l'hypothèse d'une invasion ; plus rares encore sont ceux qui l'ont jugée probable. Moins d'un an plus tôt, presque personne ne l'envisageait. Le domaine du possible semblait encore restreint.

Depuis des années, l'hypothèse d'une invasion de l'Ukraine était jugée trop invraisemblable par une majorité d'observateurs. Tout comme nombre de scénarios comparables qui ont été (souvent à raison) assimilés à du sensationnalisme guidé par une quête d'audience, ou de légitimation d'une ligne dure envers la Russie. Certes, l'annexion de la Crimée avait montré qu'une hypothèse longtemps jugée irréaliste pouvait devenir réalité. Mais la plupart des observateurs ont estimé qu'elle était une exception et non un précédent : annexer une terre pro-russe en pleine révolution ukrainienne pouvait être rationnel, attaquer une Ukraine prête à se défendre, non. Émanant de chercheurs reconnus ou d'auteurs non-spécialistes, tant de publications alarmistes n'ont pas été prises au sérieux. Dans un article publié il y a un an, l'auteur de ces lignes avançait ainsi que la Russie pourrait envahir l'Ukraine dans un futur proche, au motif de protéger les minorités russes et de ramener d'anciennes provinces dans son giron. Ce scénario défendu par certains analystes semblait peu crédible, il se matérialise aujourd'hui. Le domaine du possible s'est élargi.

Si le dessein prêté au Kremlin de reconstituer l'URSS ou l'Empire des tsars est exagéré, le régime porte bien un projet impérialiste panrusse dont le sérieux a été sous-estimé. Vu de Moscou, l'enjeu est a minima de préserver le « monde russe » dans sa sphère d'influence (incluant notamment les minorités russes d'ex-URSS, dont la Constitution fédérale prévoit la protection). C'est là le véritable enjeu. La Russie sait qu'elle ne recouvrera ni ses terres perdues, ni sa domination sur l'ensemble de l'espace post-soviétique. L'orthodoxie, l'eurasisme, la nostalgie du soviétisme sont instrumentalisées sans réel espoir de reconstruire un empire sur cette base. Mais il en va tout autrement de la vision panrusse du Kremlin. Comme l'ont montré les événements depuis l'annexion de la Crimée, le projet impérial que sous-tend cette vision n'est ni un artifice rhétorique destiné à une audience domestique, ni un fantasme occidental. Le régime au pouvoir à Moscou est largement post-idéologique (le « poutinisme » est aussi composite qu'évolutif dans le temps), et sa vision stratégique est plus opportuniste qu'il n'y paraît, mais son orientation panrusse est une constante qui se renforce au fil des ans. Pour la Russie, la défense du « monde russe » coïncide presque avec celle de ses intérêts vitaux. Il faut tenir compte de ce paramètre largement négligé, car il augure de nouveaux coups de force. Demain, Vladimir Poutine ira-t-il jusqu'à tenter une opération éclair dans des localités baltes russophones ? Ce scénario semble encore moins crédible que ne l'était l'invasion de l'Ukraine (les États baltes étant membres de l'OTAN), mais il ne peut être exclu.

L'invasion de l'Ukraine va renforcer (renforce déjà) la crainte de voir la Russie agresser d'autres États européens, ou celle de voir la Chine envahir Taïwan. La plupart des analystes objecteront que de telles décisions seraient beaucoup plus risquées, débouchant dans le premier cas sur un conflit direct avec l'OTAN, et dans l'autre sur une possible guerre contre les États-Unis. Aussi sidérante soit-elle, l'invasion de l'Ukraine ne devrait donc pas être suivie de conflits encore plus larges. Rien n'est pourtant moins sûr. Alors que l'Occident découvre qu'il a sous-estimé M. Poutine, il est probable que de nouvelles surprises soient à venir. Dont un futur conflit entre grandes puissances ?

Un certain nombre d'éléments rendent aujourd'hui impensable une telle issue (mondialisation, interdépendance, évolution des mœurs, aversion aux pertes). Nous pensons généralement qu'il s'agit là de nouveautés propres à notre époque. En réalité, ces certitudes ressemblent à celles qui prospéraient dans le débat public peu avant la Grande Guerre. En 1899, Jan Gotlib Bloch (prix Nobel de la paix) estimait dans son livre Is War Now Impossible ?  qu'une guerre entre grands Etats européens était inconcevable, car leur puissance militaire et industrielle entraînerait un carnage. Étayée, crédible, la thèse de Bloch  rencontra un fort succès parmi les élites européennes. Tout comme celle d'un autre auteur oublié, lui aussi prix Nobel de la paix : Norman Angell, qui dans The Great Illusion  (1910), avançait qu'une guerre entre grandes puissances était devenue impensable du fait de leur interdépendance économique. Nous pourrions nous moquer de ces prophètes démentis. Il faut pourtant relire leurs écrits, tant la similitude avec ce que nous pensons aujourd'hui est troublante. Par exemple, nous voyons mal comment la Chine, qui tire sa croissance d'une globalisation dont elle souhaite prendre le leadership, pourrait déclencher une guerre ruineuse. Hélas, il semble que le régime au pouvoir se prépare à de tels sacrifices. Dans une situation et des proportions certes bien différentes, la Russie fait déjà primer des intérêts stratégiques discutables sur des intérêts économiques évidents. Nous voyons aussi mal comment une grande puissance peut prendre le risque de s'aliéner durablement l'essentiel de la planète : pourtant, M. Poutine préfère sacrifier l'image et la réputation de son pays que de renoncer à l'emploi de la force.

Évidemment, notre époque présente une différence majeure avec le début du XXe siècle : la dissuasion nucléaire. Mais celle-ci ne sanctuarise vraiment que le territoire des États détenteurs : il n'est ainsi pas acquis que Washington aille jusqu'à risquer l'apocalypse pour protéger Tallinn ou Taipei. Surtout, les belligérants peuvent aller très loin dans la confrontation tout en restant sous le seuil nucléaire, jusqu'à des combats de haute intensité.

Il y a de plus un paramètre qui ne change pas à notre époque : l'appréciation des risques n'est pas la même selon les dirigeants. L'idée d'une invasion de l'Ukraine semblait irréaliste car irrationnelle : sa concrétisation montre à quel point la rationalité du président russe diffère de la nôtre, ouvrant encore le champ des possibles. Le scénario évoqué plus haut d'une opération éclair dans les pays baltes pourrait sembler rationnel aux yeux d'un Vladimir Poutine désireux de remporter une victoire symbolique, s'il estime que l'OTAN n'osera pas engager une guerre pour Narva ou Daugavpils. Il en va de même pour les dirigeants chinois, qui pourraient juger rationnelle une invasion de Taïwan là où nous y verrions aujourd'hui une décision suicidaire. Pis, au vu notamment de ses discours récents, il est permis d'interroger la rationalité de M. Poutine au sens psychologique. Nous pouvons craindre que Poutine ne soit un pas joueur d'échecs maniant la diagonale du fou, mais un fou empruntant la diagonale du chaos.

Car le pire risque est peut-être celui d'un incident ou d'une provocation de trop. L'invasion de l'Ukraine procède de la volonté du Kremlin. Mais une future guerre entre grandes puissances pourrait résulter, comme souvent dans l'histoire, d'erreurs de calcul. C'est ce qu'avaient sous-estimé Jan Gotlib Bloch et Norman Angell, et les dirigeants européens de 1914.

Aurélien Duchêne

contact@aurelien-duchene.fr