La France se dirige vers la mise en service d'un successeur du porte-avions Charles de Gaulle en 2038. Or, il nous faut accélérer ce projet et surtout prévoir la construction non d'un seul, mais de deux porte-avions.

Lundi 18 mai, la ministre des Armées Florence Parly a officialisé pour 2038 la mise en service du porte-avions de nouvelle génération qui succédera au Charles de Gaulle, avec l'objectif de premiers essais à la mer en 2036.

Alors que notre pays sort de longues semaines dominées par une crise sanitaire dans laquelle nous craignons de replonger avec une potentielle nouvelle vague de contaminations, et se dirige désormais vers une crise économique extrêmement violente, cette information paraît éloignée des préoccupations du moment.

Pourtant, à l'heure où l'on parle de résilience et d'anticipation face aux crises, de reconquête de notre souveraineté, par exemple industrielle, du fameux « monde d'après » et du rôle qu'y jouera la France, le sujet est bien plus important qu'il n'y paraît. A la fois parce qu'il s'agit d'un enjeu central pour l'avenir de notre défense nationale, et parce que les lointaines échéances de 2036 ou 2038 se préparent... en 2020.

La France a besoin de planifier maintenant la construction non pas d'un nouveau porte-avions, mais de deux de ces navires (on parle d'un sister ship, ou navire jumeau). Et dans la mesure du possible, elle doit accélérer leur mise en chantier, quitte à réactualiser l'actuelle Loi de programmation militaire (LPM) qui court jusqu'en 2025. Voici pourquoi.


Le COVID-19, accélérateur de l'histoire et amplificateur des risques mondiaux

La crise du COVID-19 rappelle trois fondamentaux qui vont au-delà du seul enjeu sanitaire.

Tout d'abord, protéger est la première mission de l’État : comme le montre la tragédie actuelle (près de 30 000 morts officiellement liés au coronavirus en France au moment d'écrire ces lignes), cela passe par une politique de santé à la hauteur, notamment pour les plus vulnérables, et par la protection des Français et des entreprises face à la violence inouïe de la crise économique. Mais cet impératif de protection passe d'abord par un État fort dans ses fonctions régaliennes (sécurité, justice, défense).

Ensuite, nous devons nous réarmer face aux risques : comme l'a rappelé le Général Bertrand Soubelet en citant notamment les travaux du SGSDN sur le risque pandémique, les principales menaces pesant sur notre pays sont identifiées et sont l'objet de plans de préparation qui sont mal appliqués. Faute de courage pour réformer en profondeur l'efficacité de la dépense publique, nos gouvernements successifs depuis 2011 en sont venus à sacrifier la préparation à une pandémie pour réaliser des économies de bout de chandelle, comme sur les stocks de masques, avant de se réveiller trop tard en 2020. De la même manière, depuis la fin de la Guerre froide, nos dirigeants ont cherché à compenser l'envolée des dépenses publiques secondaires en économisant sur le dos des missions régaliennes (et surtout sur le budget des armées) avant de se réveiller avec les attentats sanglants de 2015-2016.

Enfin, si la Nation doit se protéger face aux risques, c'est parce que l'histoire redevient tragique quoiqu'en disent les thuriféraires du « progressisme », de la mondialisation heureuse et de la fin de l'histoire : la pandémie du COVID-19 est un cygne noir, mêlant catastrophe sanitaire avec des centaines de milliers de mort, désastre économique et social, et bouleversements géopolitiques dangereux. Mais sur le temps long, tout au porte à croire que le monde se dirige vers des heures bien plus sombres : à l'urgence écologique s'ajoutent en effet les risques sécuritaires et géopolitiques. La dernière décennie a vu l'histoire accélérer en ce sens, des nouvelles guerres au sud et à l'est de la Méditerranée aux nouvelles vagues d'attentats dans le monde occidental, du retour des nationalismes et des tentations autoritaires à la fragilisation de l'ordre international et des architectures de sécurité, de l'affirmation de démocratures impériales (Russie de Poutine, Turquie d'Erdogan...) à l'ascension de la Chine totalitaire de Xi Jinping comme nouvelle superpuissance agressive. La prochaine surprise majeure risque fort d'être militaire, avec l'éventualité d'embrasements régionaux pouvant dégénérer en conflits majeurs dans les prochaines décennies.

Avec une dette astronomique, des niveaux de chômage et de précarité à la hausse, une confiance dans le pouvoir politique et l'administration encore fragilisée et un déclassement de la France et du reste de l'Europe du Sud face à celle du Nord, notre pays sortira durement affaibli de la crise actuelle. Les dangers extérieurs auront eux gagné en intensité, notamment sur fond de tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis, de déstabilisation de l'Afrique et du monde arabe, de tensions au Proche-Orient et dans le sous continent indien, ou de risque de fuite en avant des régimes de Poutine ou Erdogan. Alors que notre pays risque un décrochage économique extrêmement violent, il est aussi fragilisé par des menaces toujours plus sérieuses, sans parler des risques sécuritaires intérieurs que la situation sociale va sans doute renforcer.

Face à ces bouleversements majeurs, la France doit se réarmer sur les plans politique, économique, mais aussi militaire. Et la question de disposer au plus vite de deux nouveaux porte-avions est centrale dans cette remontée en puissance de nos outil de défense, assurance-vie de la Nation.

Pourquoi devons-nous nous doter de nouveaux porte-avions ?

La France est l’un des seuls pays au monde, et le seul de l’UE depuis le Brexit, à disposer d’un modèle d’armée complet. Surtout, nous sommes pour le moment les seuls avec les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie (la Chine progressant rapidement) à conserver trois atouts décisifs. Le premier est notre capacité de projection, celui d’envoyer des forces sur n'importe quel point du globe. Le second est notre capacité « d'entrer en premier », notamment sur les théâtres africains. Le troisième est notre possibilité d’assurer des opérations sur de vastes échelles (ainsi de nos OPEX au Sahel) à des milliers de kilomètres.

Sans porte-avions, ces capacités sont fortement réduites, alors qu'elles constituent avec l'arme nucléaire le socle de notre puissance militaire face à des armées à la taille critique bien plus imposante. Sans groupe aéronaval, nous sommes obligés d'utiliser des bases aériennes, françaises ou non, ou des porte-avions alliés, ce qui limite notre autonomie de décision et nous oblige à renforcer notre empreinte au sol.

Promener un porte-avions revient moins cher que d'entretenir toute une base. Si nous considérons par exemple que la France doit avoir un rôle dans la stabilisation des pays d'Afrique francophone, ce qui est déterminant pour notre avenir, et qu'il nous faut pouvoir intervenir de Chinguetti jusqu’à Lubumbashi, mieux vaut déplacer un porte-avions d'un bout à l'autre de l'Afrique plutôt que d'y défendre des bases aériennes partout. Nos bases aériennes autour des théâtres africains, de la Réunion à Djibouti en passant par Niamey et Fort-Lamy, et nos bases aériennes projetées comme celle que nous avons utilisée en Jordanie lors de l’opération Chammal, ne sont pas toujours les plus optimales. Leur emploi ne garantit pas toujours la confidentialité des mouvements aériens, problème qui va s’accentuer, et présente des inconvénients logistiques (carburant, munitions) et diplomatiques (les États hôtes peuvent exiger le départ de la France, ou être victimes d’instabilité politique).

Enfin, alors que la dimension planétaire de notre pays deviendra fondamentale dans les prochaines décennies avec l'impératif de défendre nos Outre-Mer et notre domaine maritime face à des menaces extra-européennes, il est bien plus difficile de garantir notre souveraineté loin de la métropole sans groupe aéronaval. Nos faiblesses face au COVID-19 n'ont-elles pas rappelé la nécessité de garantir notre souveraineté dans les domaines essentiels à l'intérêt national ?

Disposer d'un seul porte-avions comme aujourd’hui ne suffirait-il pas ? Non, car il faut pouvoir assurer une « permanence à la mer ». La disponibilité d’un porte-avions tel que le Charles de Gaulle avoisine les 60%, et elle se réduira dans ses dernières années de vie. De février 2017 à mai 2018, le « Charles » était ainsi en arrêt technique majeur (ATM) à Toulon pour le remettre à niveau et prolonger sa durée de vie, privant la France d'un porte-avions. N’avoir qu’un porte-avions, comme c'est le cas depuis plus de 25 ans, revient à disposer de capacités aéronavales de manière intermittente, avec le risque de ne pas avoir de porte-avions disponible en cas d'urgence. D'où la nécessité d'une permanence à la mer : si l'on décide d'avoir des capacités aéronavales, il faut disposer d'au moins deux porte-avions.

Avoir un tel bâtiment est également déterminant dans les relations internationales. Un porte-avions armé à la mer, c'est plusieurs dizaines de milliers de tonnes de diplomatie, avec une capacité de contrainte ou de dissuasion plus flexible que celle offerte par l'arme nucléaire. L'échec des guerres expéditionnaires depuis plus de 25 ans annonce d'ailleurs peut-être le retour en force des stratégies de prépositionnement. Un acteur de plus en plus déterminant des relations internationales est en effet la présence d'unités connues des États que l'on cherche à influencer ; de même, au-delà de la dissuasion envers des États, la présence d'unités et d'appareils de combats puissants peut être dissuasive pour des groupes terroristes ou séparatistes, et limiter leur liberté d'action.

Dans l'hypothèse de conflits de haute intensité, les porte-avions sont désormais potentiellement vulnérables à de nouvelles armes, notamment les missiles anti-navires. Ainsi des missiles chinois YJ-12, et surtout DF-21D et DF-26, que Beijing présente comme des « tueurs de porte-avions » ; ou, bien plus dangereux, des nouveaux missiles russes Tsirkon ou Kalibr, extrêmement dangereux pour des flottes adverses. Malgré cela, les porte-avions resteront incontournables dans les prochaines décennies. D'où la priorité que continuent d'accorder nombre de puissances étrangères à la construction de tels navires. Le Royaume-Uni entend ainsi renouer avec son sea power historique avec la mise en service de ses deux nouveaux porte-avions. De la Chine à l'Inde, les grandes puissances ascendantes conduisent de vastes projets de porte-avions pour s'affirmer dans les années 2030 sur le plan aéronaval. Car de telles décisions s'ancrent dans le temps long.

Un chantier qui doit se décider au plus vite

Avec la crise du COVID-19, nous avons pu mesurer à quel point des décisions (ou non-décisions) de court terme négligeant la préparation aux risques à long terme pouvaient coûter cher. L'exemple du non-renouvellement et de la destruction de nos stocks de masques sont particulièrement éloquents. Nous constatons aussi à quel point la désindustrialisation massive de notre pays, avec la délocalisation de productions stratégiques s'est ressentie durement, de même que nos marges de manœuvre budgétaires pour faire face à la crise pire économique de notre histoire ont été pulvérisées par des décennies d'endettement lâche, alors que nos hôpitaux fragilisés par une mauvaise gestion prolongée sont passés près du point de rupture. L'urgence du temps de crise rappelle à quel point l'anticipation et le temps long sont capitaux pour ne pas subir.

Or, s'il y a bien un domaine qui obéit au temps long, c'est la politique de défense. La question des nouveaux porte-avions le montre. Entre le moment où un projet de porte-avions est mis à l'étude et le lancement du navire, il faut compter 10 à 15 ans. Le Charles de Gaulle sera désarmé d’ici 2040, et ses capacités se réduiront avant. Il faut donc travailler au plus vite à la construction de son successeur, ou plutôt de ses successeurs !

Comme dit plus haut, les prochaines décennies présentent des risques considérables, dont des scenarii aujourd’hui aussi inimaginables que la pandémie de COVID-19.

Tout converge par exemple vers une exacerbation des tensions maritimes, qui pourraient dégénérer dès l’horizon 2030-2040, soit le moment où nous risquerions de nous retrouver avec un seul porte-avions vieillissant. Si l'hypothèse de grands conflits susceptibles d'impliquer la France n'est pas la plus probable à cette date (elle a cependant de fortes chances de se matérialiser au mitan du XXIe siècle), des crises majeures qui pourraient menacer nos intérêts adviendront probablement d'ici là. Nous devons également conserver de pleines capacités aéronavales pour garantir notre souveraineté dans un monde de plus en plus dangereux et incertain : notre immense domaine maritime, qui sera vital pour rebondir dans la mondialisation si nous savons l'exploiter, risque par exemple d’être concerné par les prétentions d’autres puissances pour les ressources qu'il recèle, notamment dans l'axe indo-pacifique et dans le Pacifique. Disposer de forces navales polyvalentes, où les porte-avions resteront un atout maître, sera dans tous les cas un impératif. Il est vital d'anticiper en actant la décision de construire au plus tôt deux nouveaux porte-avions.

Sur le plan de l'anticipation, il y a aussi un autre enjeu : celui du maintien de notre savoir-faire, de notre autonomie et de nos capacités industrielles stratégiques. La crise du coronavirus a là aussi occasionné un réveil brutal mais nécessaire. Si nous disposons d'un modèle d'armée complet et d'une quasi autonomie stratégique, c'est parce que nous avons réussi à conserver une base industrielle et technologique de défense (BITD) et des savoirs-faire à la hauteur. De telles capacités peuvent se perdre rapidement pour ne se récupérer que très lentement. Nos porte-avions à propulsion nucléaire sont évidemment concernés : en construire deux, c'est soutenir d'autant plus notre BITD.

Pourquoi l'argument du coût des porte-avions ne tient pas la route

La construction d'un deuxième porte-avions ou d'un successeur à notre unique porte-avions a été plusieurs fois repoussée ou annulée pour des raisons budgétaires, jusqu'à ce que la situation interdise aujourd’hui de procrastiner. Cela coûterait « trop cher ».

Certes, selon les différents scenarii retenus, un porte-avions de nouvelle génération coûterait 4 à 6 milliards d'euros. C’est oublier que le coût serait réparti sur dix ans. Dans le scénario médian d’un coût de 4,5 milliards d’euros, la dépense effective serait en moyenne de 450 millions d’euros par an, soit 0,02% du PIB et 1,5% de l’actuel budget de la Défense. En incluant d'autres éléments (mise à l'étude, essais en mer...) impliquant un raisonnement à 20 ans, la Fondation sur la Recherche stratégique table sur 225 millions d'euros par an (0,01% du PIB) sur la période, ce qui revient au même. La France peut se le permettre ! Construire dans la foulée un porte-avions jumeau permettrait de réduire le coût de celui-ci de 30%.

L’acquisition de nouveaux hélicoptères et avions à déployer entraînerait un surcoût de 130 à 260 millions en fin de programme.

Un projet bénéfique pour notre industrie et notre souveraineté économique

S'ils coûtent cher, tous ces projets seraient en vérité rentables sur le plan économique. Comme vu plus haut, à l'heure où la crise du coronavirus remet sur la table la question de la réindustrialisation et de la souveraineté économique, notre BITD est au cœur de cet enjeu, et les porte-avions tirent vers le haut des secteurs entiers de celle-ci.

Selon divers travaux, chaque euro investi dans les équipements de Défense en rapporte entre 1,3 et 1,9, sur des durées variables. La construction d’un porte-avions exigeant sur le plan technologique aurait un effet de levier sur d’autres activités, et contribuerait à garantir notre maîtrise de savoirs-faire et de compétences industrielles primordiales pour l’avenir. Penser et construire un porte-avions parmi les plus sophistiqués du monde nous permettra d’entretenir notre autonomie stratégique y compris dans les industries d’avenir, et de garder une longueur d’avance sur nos rivaux (la Chine elle-même est loin de maîtriser un savoir-faire comme le nôtre).

Pour prendre un exemple récent, citons les retombées économiques de la rénovation du Charles de Gaulle lors de son dernier arrêt technique majeur. L'opération, qui a nécessité 1,3 milliard d'euros et 4 millions d'heures de travail, a mobilisé pratiquement en permanence sur quinze mois plus de 1 000 ouvriers et techniciens, essentiellement de Naval Group et ses sous-traitants, et autant de membres ou futurs membres d'équipage. Plusieurs fleurons de notre BITD ont pu travailler sur ce chantier : outre Naval Group, citons TechnicAtom, Orano, Dassault, Thales, MBDA.

Comme nous l'avons vu, construire deux porte-avions dans le même programme permettra de réduire les coûts de construction du second. Lancer la construction d’un sister-shipimmédiatement après la mise en service du nouveau porte-avions nécessiterait une phase d’études beaucoup moins longue, accélérant la mise en chantier : si une quinzaine d’années s’écoulera entre la mise à l’étude de notre prochain porte-avions et son admission au service actif, une dizaine d’années seulement seront nécessaires pour construire le suivant. À moins évidemment de bâtir les infrastructures qui nous permettraient de construire les deux porte-avions en même temps, comme nous le faisions dans les années 1960, ou comme l’a fait le Royaume-Uni plus récemment.

Concrétisons enfin l'ambition de deux porte-avions nouvelle génération !

Pour toutes ces raisons, la France doit mettre en chantier deux porte-avions de nouvelle génération, en accélérant le programme actuel, ce qui est possible. En fonction de l'avancée de la phase d'études, qu'il ne faut évidemment pas brusquer, nous devons viser une commande officielle dans la première moitié du prochain quinquennat, au lieu d'attendre la fin de l'actuelle LPM et donc après 2025. Face aux risques d'un XXIe siècle où ressurgissent les menaces de la faiblesse (instabilité, terrorisme, effondrement d'Etats) et de la force (la nouvelle géopolitique des puissances), nous devons réarmer notre pays.

Aurélien Duchêne