Laval 1935, Juppé 1995 : comment rater une austérité improvisée (19/06/17)

Le Gouvernement actuel risque d'être contraint d'improviser une cure d'austérité mal préparée faute d'avoir prévu des réformes ambitieuses pour la dépense publique. Et de commettre les mêmes fautes qu'en 1935 et 1995.

Laval 1935, Juppé 1995 : comment rater une austérité improvisée (19/06/17)

Le Gouvernement actuel risque d'être contraint d'improviser une cure d'austérité mal préparée faute d'avoir prévu des réformes ambitieuses pour la dépense publique. Et de commettre les mêmes fautes qu'en 1935 et 1995.

Pierre Laval en 1935 : une austérité nécessaire qui devient vite contreproductive

Avant de trahir la France au service des nazis, l’ancien socialiste Pierre Laval (fusillé en 1945) a été deux fois Président du Conseil sous la IIIe République. La première fois durant un an de 1931 à 1932, la seconde de 1935 à 1936. Si son premier passage à la tête du gouvernement lui a valu d’être désigné man of the year par le Time (une première pour un Français), c’est son deuxième exercice du pouvoir qui va nous intéresser.


Le 7 juin 1935, au moment où Laval fut nommé chef du gouvernement par Albert Lebrun, la France était dans une situation économique très difficile : la baisse de l’investissement et des profits accentuait la fuite des capitaux débutée quelques années plus tôt, la productivité diminuait dans presque tous les domaines, et la demande intérieure finissait elle aussi par s’amenuiser, de même que le niveau d’épargne. Les dévaluations successives du franc qui avaient permis à la France de surnager en période de crise ayant nui à ses principaux partenaires commerciaux, ceux-ci pratiquèrent à leur tour des dévaluations de leur monnaie qui fragilisèrent en conséquence les exportations françaises. Les manipulations monétaires effectuées par la France dans les années 1930 avaient peut-être soutenu temporairement ses exportations, elles finirent rapidement par pénaliser la consommation intérieure.

Pour réformer le pays, Laval fut autorisé par le Parlement à gouverner par lois-décrets, un processus législatif bien plus expéditif que les ordonnances de la Ve République. Le gouvernement Laval engagea une politique d’austérité draconienne :

  • Une baisse soudaine et arbitraire de la dépense publique, de l’ordre de 10%, répartie sur une période courte.
  • Une réduction des salaires dans la fonction publique, de 3% pour les petites rémunérations à 10 pour celles des hauts fonctionnaires.
  • Une diminution des pensions des millions d’anciens combattants de la Grande Guerre.
  • Une forte augmentation des impôts des consommateurs comme des entreprises.
  • Baisse imposée des prix (y compris de l’alimentation ou de l’énergie), alors que la déflation s’aggravait.
  • L’État décida également de ne payer qu’une partie des intérêts qu’il devait à ses créanciers.


Cette politique de rigueur presque abusive entraîna une chute encore plus forte de consommation, un effondrement de l’investissement, et une vague de protestations s’étendant de la Gauche à l’extrême-droite. Ce plan d’austérité aurait pu réussir si Laval avait dévalué le franc ; en améliorant la compétitivité prix à l’exportation (et donc en renforçant la demande extérieure), le gouvernement Laval aurait pu atténuer les effets de la chute de la demande intérieure. C’est ce qu’a fait le Premier ministre canadien Jean Chrétien dans les années 1990 (je vous invite à lire l’article en question). Pour en revenir à la France, comme vu plus haut, les gouvernements précédents étaient déjà allés trop loin dans la manipulation monétaire, alors que la situation ne l’exigeait pas forcément. Il aurait fallu attendre le moment où la France engagerait une politique – inévitable – de rigueur, comme l’a fait Laval, pour opérer une dévaluation du franc qui aurait évité au pays de s’enfoncer dans la déflation.


Alain Juppé 60 ans plus tard : comment rater un début de redressement économique

De la politique menée par Alain Juppé en 1995, on retient souvent les erreurs politiques : une communication maladroite, à l’image d’un Premier ministre droit dans ses bottes qui avait du mal à arrondir les angles, et une méthode de gouvernement abrupte qui jouera en faveur de la contestation du plan Juppé. Jacques Chirac avait promis de combattre la fracture sociale en mangeant des pommes, avant d’être rattrapé par la réalité économique du pays : le fait de mener une action gouvernementale improvisée, sans vision d’ensemble ni légitimité démocratique, ne pouvait bien sûr se solder que par un échec.

Sur le plan économique, les décisions du gouvernement Juppé, qui n’avaient pour fil rouge que la nécessité de respecter les engagements maastrichtiens, étaient fondamentalement perverses, malgré le fait que certaines mesures auraient pu être bénéfiques si elles avaient été adoptées dans le cadre d’un plan ambitieux de remise à niveau de l’appareil productif et des finances publiques. Ce n’est pas du « plan Juppé » sur les retraites, l’assurance maladie et le statut des fonctionnaires et salariés d’entreprises publiques dont je compte parler ici, mais des mesures budgétaires.

Parce qu’il fallait des résultats rapides – engagements du traité de Maastricht oblige –, le gouvernement Juppé privilégia une augmentation aveugle des prélèvements obligatoires à la baisse des dépenses publiques, qui aurait réclamé plus de temps. Ce que le magazine Marianne considèrera entre autres comme un « coup de gourdin fiscal » comportait entre autres :

  • Une hausse de 3,3 points de l’IS (alors que la profitabilité des entreprises était basse).
  • Une augmentation de 2 points de la TVA (alors que la situation s’y prêtait assez mal).
  • La création de la CRDS pour réduire le déficit de la sécurité sociale.

Tout comme le plan Mauroy de 1983 (qui péchait lui aussi par impréparation) avait plombé la dynamique née de la politique de soutien à la demande intérieure initiée par Mitterrand, le choc fiscal de Juppé fut une erreur stratégique. Alors que la croissance s’établissait à plus de 3% depuis 1993-1994 et semblait devoir poursuivre dans cette trajectoire, la France entra en récession en 1996 ; bien plus que les grèves et mouvements sociaux qui avaient paralysé des secteurs entiers de l’économie, le coup de gourdin fiscal avait impacté l’activité. La croissance ne redevint forte qu’en 1997, tirée surtout par la conjoncture internationale et l’euphorie des années de bulles Internet.

Ces deux exemples historiques devraient à première vue conforter l’analyse keynésienne qui domine le débat depuis plus de 30 ans en France, au point de paraître aussi évidente que l’héliocentrisme ou le monogénisme : la rigueur économique, même nécessaire, serait nécessairement l’ennemie de la croissance. Un gouvernement confronté au double-défi de la dérive des finances publiques et du ralentissement de l’activité devrait donc favoriser le sérieux budgétaire au détriment de la croissance, et vice-versa.

Ça n’est pas une surprise, la réalité n’est pas aussi simple. Est-il possible, avec méthode, de concilier consolidation budgétaire et relance de l’activité ? Dans le cas français, il n’est pas exagéré de dire que c’est une question de vie ou de mort. Il nous revient de sortir des sentiers battus et de changer de paradigme, de remettre en cause le paradigme au sein duquel s’enferment les décideurs politiques depuis plus de 30 ans. Comment réveiller la croissance tout en diminuant notre dette publique ?