Conflits en cours ou potentiels, imaginaires politiques ou religieux, divisions entre et au sein des peuples : au XXIe siècle, l'histoire et la mémoire sont omniprésentes. « Le passé change le monde », pour reprendre le sous-titre de l'excellent livre de Bruno Tertrais La Revanche de l'Histoire1.

Il en va ainsi du poids des héritages historiques dans les ambitions nationales entretenues par certains autocrates avérés (Poutine, Xi, Erdogan ou encore les mollahs iraniens) comme par des dirigeants démocratiques soucieux de réparer des torts supposés (Shinzo Abe et son successeur Yoshihide Suga avec le projet de révision de la Constitution pacifiste du Japon) ou en pleine dérive populiste (Narendra Modi, Benjamin Nétanhyaou, voire Viktor Orban avec les « Hongrois d'outre-frontières »2). S'agissant des démocraties occidentales, cette instrumentalisation du passé, qu'il soit fantasmé ou refoulé, est croissante dans le débat public : mythification et relecture identitaire de l'histoire qui infusent dans une partie de la droite, entre éternel retour de la nécessité d'un « roman national » et idéalisation du passé ; revanchisme historique falsificateur des « décoloniaux », « indigénistes », racialistes et autres courants qui animent une partie de la gauche et noyautent les milieux universitaires, augurant de graves conséquences pour la cohésion nationale dans des pays comme la France. Or, cette omniprésence de l'histoire et de la mémoire se mesure particulièrement en Russie et dans l'espace post-soviétique.

Vient d'abord la question de la capacité à assumer le passé. On connaît l'exemple du Japon, où une part (difficile à évaluer) de la population cultive ce qu'Amélie Nothomb qualifie dans son roman Stupeur et tremblements de « révisionnisme soft3 » : des politiciens issus de l'aile nationaliste du Parti libéral-démocrate ou affiliés au lobby Nippon Kaigi refusent toujours d'assumer les crimes contre l'humanité commis par leur pays durant la Seconde Guerre mondiale et s'affichent ostensiblement au sanctuaire de Yasukuni Jinja où sont aussi honorées les âmes des criminels de guerre ; les groupes ultranationalistes (Uyoku dantai, Issuikai...), bien que marginaux, y ont pignon sur rue. À un degré moindre, le Japon a connu l'équivalent des procès de Nuremberg et de la dénazification en Allemagne, et la très grande majorité de la population reste attachée au pacifisme même si les lignes commencent à bouger face aux nouvelles menaces pour la sécurité dans la région. Malgré des polémiques persistantes, le Japon sait regarder son histoire en face, jusque dans ses heures les plus sombres. Ce n'est pas le cas de la Russie, qui n'a comme nous le verrons jamais mené de véritable examen de conscience national sur les crimes de l'URSS. On connaît aussi l'exemple de la Turquie, qui à l'exception (et encore) de la « Turquie blanche4 », a de sérieuses difficultés à assumer les atrocités commises au cours de son histoire, des actes de barbarie de l'Empire ottoman aux génocides et nettoyages ethniques du XXe siècle, de la répression inhumaine contre les Kurdes sous Atatürk aux exactions commises contre ce même peuple sous Erdogan. On connaît, enfin, le rôle que jouent ces questions historiques dans les tensions d'aujourd'hui, et dans les potentiels conflits de demain (dans l'exemple turc, de premiers affrontements sont déjà là ; dans l'exemple japonais, le caractère irréconciliable des mémoires de la Seconde Guerre mondiale contribue à rendre crédible l'hypothèse d'un affrontement futur avec la Chine). Il y a de même un véritable problème mémoriel en Russie, comme dans le reste de l'ex-URSS, vis-à-vis notamment du passé soviétique : le révisionnisme et le négationnisme dans cette région sont moins connus que les exemples turc et japonais, mais ils sont pourtant extrêmement répandus et soutenus par un pouvoir obsédé par la réécriture de l'histoire.

Vient ensuite la question des conflits mémoriels et du rôle des traumatismes passés dans la résurgence de tensions capables de dégénérer entre la Russie et ses voisins. « Les morts gouvernent les vivants », disait Ernest Renan : à l’instar de l’Asie-Pacifique, du Golfe et du sous-continent indien, la périphérie Est de l’Union européenne est susceptible de voir le vent de l’histoire y rallumer les braises laissées par les incendies passés.

La Russie est obsédée par les gloires, souvent magnifiées, de son histoire ; ses voisins sont surtout sensibles aux aspects plus difficiles de leur passé commun avec la Russie. Au lieu de voir en l'omniprésence de l'histoire dans la société russe une incapacité de celle-ci (ou en tout cas du pouvoir) à se projeter dans l'avenir, il faut au contraire y voir comme dans d'autres régions du monde une grille de lecture pour comprendre les prochaines décennies.

Les Russes restent davantage prisonniers de la Guerre froide que les Occidentaux

S'il y a bien un un lieu commun absolu dans l'approche de la Russie contemporaine, sans doute est-ce le rappel du fait que « la Russie n'est pas l'URSS ». Les principaux points de comparaison sont connus. Il y a une différence ontologique entre l'URSS et la Fédération de Russie : au-delà de la superficie, de la population et du rang international supérieurs de l'Union soviétique, cette dernière était un Parti-État se considérant comme la Patrie des Travailleurs là où la Russie contemporaine est un État-nation (ou plus précisément un État multinational) comme les autres, malgré son rôle de protectrice des millions de Russes vivant dans « l'étranger proche ». Moscou n'est plus le centre d'un bloc idéologique planétaire, malgré son aspiration à peser dans la bataille des idées au niveau international. Quoique l'on pense du régime de Vladimir Poutine, on ne peut sérieusement le comparer à la dictature totalitaire qui a prévalu durant presque toute la période soviétique. L'influence et l'activité de la Russie chez ses voisins n'est pas comparable au contrôle direct qu'exerçait Moscou du temps où l'URSS englobait l'Asie centrale, le Caucase, l'Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie et les États baltes. La Russie ne dispose ni d'un « glacis sécuritaire » en Europe, avec des armées entières stationnées sur le rideau de fer, ni d'une alliance telle que le Pacte de Varsovie. Enfin, la puissance militaire russe est certes formidable, croissante et de plus en plus susceptible d'équilibrer certains rapports de forces avec les Occidentaux en Europe, elle n'est pas de même nature que la superpuissance soviétique. Bref, amalgamer la Russie à l'URSS a peu de sens, on ne reviendra pas là-dessus.

On aurait peut-être tort en revanche de croire qu'entre les Occidentaux et les Russes, ce sont les premiers qui restent bloqués dans les logiques de la Guerre froide. Ne lit-on pas souvent que les Américains et Européens continueraient de voir la Russie comme l'avatar de l'URSS, par instrumentalisation politique ou incompréhension de ce qu'est devenu ce pays ? Le fait que l'OTAN n'ait pas tardé à s'étendre aux frontières de la Russie, à contenir et repousser son influence le plus loin possible quand Moscou ne montrait pas de signes particulièrement hostiles, ne serait-il pas la preuve que l'Occident continuait la Guerre froide malgré la disparition du bloc communiste ? Sans doute y a-t-il là une part de vérité. Il apparaît en réalité que les Russes, et leurs dirigeants davantage encore, sont bien plus conditionnés par le cadre mental de la Guerre froide que les Occidentaux. D'abord, par une forme de regret vis-à-vis de l'URSS, en dépit de toutes les atrocités commises au nom de la dictature du prolétariat. Ensuite, par des relents de mentalité soviétique, la persistance d'un cadre de pensée et d'une vision du monde héritées de l'URSS. Enfin, par une réhabilitation de plus en plus large de la période soviétique jusque dans ses aspects les plus sombres.

La nostalgie de l'URSS dans la population russe : fondements et réalités

Rappelons d'abord que la chute de l'URSS n'a pas été vécue de la même manière par ses habitants que par ceux des États « satellites » de Moscou ; les Baltes, qui ont unanimement vécu ce processus comme une libération, font exception. Pour la grande majorité des Soviétiques, russes ou non, la chute du communisme a été perçue comme un bienfait, malgré une nostalgie rapide pour les quelques éléments positifs de la période, comme des services publics souvent mieux financés, des conquêtes sociales, l'émancipation des femmes, l'héroïsation des ouvriers et paysans malgré des conditions de vie pénibles, des inégalités moindres, une nomenklatura détestée mais bien moins prédatrice des richesses du pays que l'oligarchie actuelle... Mais la disparition de l'URSS en que superpuissance fondée sur l'unité politique de l'Eurasie, elle, a été beaucoup plus mal vécue qu'on ne l'imagine souvent. Pour les habitants des RSS européennes, caucasiennes ou asiatiques, l'indépendance de Moscou a été un nouveau départ émancipateur, qui a cependant coïncidé avec la fin de l'appartenance à un ensemble politique puissant et rayonnant sur toute la planète. Pour les Russes, l'effondrement de l'URSS a été perçu non seulement comme un déclassement extrêmement brutal, mais aussi comme un dépeçage de leur propre pays puisque la Russie, elle-même multiethnique, s'était toujours vécue au centre d'un empire qu'elle dominait sans que les Russes ethniques y soient dominants sur le plan démographique.

On oublie souvent un élément clé dans le processus d'effondrement de l'URSS : les citoyens ont été consultés sur le futur de l'Union dans ce qui fut sans doute le seul scrutin libre et honnête de l'histoire soviétique, et ils se sont prononcés à une écrasante majorité pour que l'URSS continue d'exister. Le 17 mars 1991, un référendum s'est tenu dans toutes les républiques soviétiques déjà indépendantes à l'exception des États baltes, de la Moldavie, de la Géorgie et de l'Arménie qui avaient déjà pris le large. La question posée aux électeurs portait sur le maintien de l'URSS sous une forme plus respectueuse de la souveraineté et de l'égalité des États fédérés, avec un régime politique garantissant les libertés. Les près de 150 millions d'électeurs appelés aux urnes se prononcèrent à 77,8% en faveur d'une telle solution, avec un taux de participation de plus de 80% ; tout montre que ce scrutin s'est tenu dans des conditions honnêtes et que les résultats l'étaient tout autant. Ànoter qu'avec « seulement » 73% de votes favorables, la Russie était la république soviétique la moins enthousiaste à l'idée de préserver l'URSS, après l'Ukraine (71%), les autres ayant voté à plus de 80-90% pour conserver l'Union. Le score inférieur du « oui » au maintien de l'Union en Russie s'explique en partie par la lassitude d'avoir à entretenir un fardeau impérial qui reposait largement sur les épaules de la Russie, et sur le souhait de voir émerger une Russie indépendante dont beaucoup pensaient qu'elle conserverait certains territoires peuplés de Russes qui sont finalement restés sous la souveraineté des nouveaux États post-soviétiques. Un traité remplaçant celui qui avait acté la naissance de l'URSS en 1922 devait être signé à la suite de cette consultation. La première mouture de ce traité, présentée en juillet 1991, prévoyait le nom d'Union des Républiques souveraines soviétiques (ce qui aurait permis de préserver à la fois les initiales de la précédente union, CCCP en cyrillique, et le terme usuel d'Union soviétique). Le terme d'Union des États souverains fut finalement retenu. Le putsch raté d'août 1991 et la sécession de facto de la Russie enterrèrent définitivement le projet de préserver l'Union, qui fut formellement dissoute le 26 décembre 1991. Décrite comme une tentative de faire revivre ce projet, la Communauté des États indépendants lancée la même année ne sera jamais qu'une coquille vide, au grand regret de nombre de citoyens d'ex-URSS nostalgiques de l'unité politique de l'Eurasie.

A noter également que les Russes ont probablement voté en majorité à l'élection présidentielle de 1996 pour le candidat du Parti communiste ! Boris Eltsine a en effet sans doute perdu l'élection contre Guennady Ziouganov, au terme d'une campagne hallucinante décrite par Tania Rakhmanova dans Au cœur du pouvoir russe5, et n'a été reconduit à la présidence que grâce à des fraudes massives. Si l'élection s'était déroulée d'une manière régulière, la Russie aurait réélu un président communiste ; comme l'avait montré l'engouement suscité par son déplacement à Davos, Ziouganov était pris au sérieux par de nombreux partenaires internationaux de Moscou. Le candidat ne prônait pas un marxisme doctrinaire et son programme, flou, ne prévoyait pas la restauration complète du modèle d'avant 1989 : son message portait sur la rupture avec le chaos de la transition postcommuniste et l'enrichissement d'une poignée d'oligarques sur le dos de la population, la restauration de l'âme soviétique, et la préservation de certains acquis sociaux. Toutes les enquêtes d'opinions des années 1990 montrent d'ailleurs que les Russes, outre la fin de la dictature du Parti, étaient heureux de découvrir la société de consommation (bien plus que de basculer dans la démocratie ; comme l'écrit Svetlana Alexievitch dans La Fin de l'homme rouge : « Ce n’est pas sur la liberté qu’on s’est précipités, mais sur les jeans. Sur les supermarchés. […]Nous étions un grand peuple ! On a fait de nous des trafiquants et des pillards… Des marchands de tapis et des managers6… »), mais craignaient de voir l'héritage soviétique être liquidé trop rapidement. En 2019, 59% des Russes estimaient que l’État soviétique prenait à l'époque soin de la population7, là où l’État russe contemporain est à bien des égards moins protecteur comme l'a tragiquement confirmé la crise du COVID-19 en 2020. Le mouvement social consécutif à l'impopulaire réforme des retraites en 2018 a d'ailleurs été l'occasion pour une partie de l'opposition de mettre en avant certains « acquis sociaux » de l'époque communiste menacés par le gouvernement et la majorité au pouvoir.

Une étude de décembre 2018 montrait que les Russes se disaient à 66% nostalgiques de l'URSS8, au plus haut depuis le record 2005 où l'on recensait 65% de nostalgiques. Une minorité de citoyens soviétiques croyaient à l'avènement de la société sans classes, à la dictature du prolétariat comme son stade préliminaire, au catéchisme révolutionnaire. En revanche, une large majorité d'entre eux croyaient au rêve soviétique, à l'avenir d'une superpuissance qui avait vaincu le Troisième Reich, étonné le monde par ses prouesses scientifiques, avec un territoire, une population, et (croyait-on) une armée supérieurs à ceux des États-Unis. Pour des millions de Soviétiques, la fierté reposait moins dans le fait d'être la Patrie des Travailleurs et le berceau de la révolution, que dans celui d'être tout simplement un phare planétaire à la tête d'un bloc dont l'idéologie, même critiquable, était la seule alternative à celle de l'Occident. Le sentiment de nombreux Russes fait écho à ces paroles de Fait en URSS, l'un des principaux tubes du chanteur populaire Oleg Gazmanov (qui est aussi avec Nikolaï Rastorgouïev, chanteur du groupe Lyube dont Vladimir Poutine est « fan » à l'image de millions de ses compatriotes, l'un des principaux relais du discours du Kremlin sur la scène artistique russe contemporaine) : « L'Ukraine et la Crimée, la Biélorussie et la Moldavie / C'est mon pays! [...]Le Kazakhstan et le Caucase, ainsi que les États baltes... / C'est mon pays! / Je suis né en Union soviétique, J'ai été fait en URSS! (bis) Les Riourikides, les Romanov, Lénine et Staline / C'est mon pays! [...]Joukov, Souvorov,  moissonneuses-batteuses, torpilles / C'est mon pays! Oligarques et mendiants, grandeur et décadence / Le KGB, le MIA [ou MVD, Ministère de l'Intérieur pourtant actif dans la répression sous l'URSS, NDLR]et la grandeur scientifique... Je suis né en Union soviétique, J'ai été fait en URSS! (bis) [...]Même l'Europe est devenue une Union ! / Ensemble, nos ancêtres ont combattu à la bataille, Ensemble, la Seconde Guerre mondiale a été gagnée, Ensemble, nous sommes le plus grand pays ! Les frontières nous étouffent, on ne peut aller nulle part sans visa! / Comment allez-vous [les citoyens d'ex-URSS] sans nous [les Russes] ? Répondez, mes amis! / Je suis né en Union soviétique, J'ai été fait en URSS! Je suis né en Union soviétique (bis) [...]9 ». Àsa sortie en 2005, la chanson avait suscité un engouement en Russie et un tollé aux pays baltes10, illustrant la concurrences des mémoires entre des Russes nostalgiques de la grandeur soviétique et d'autres peuples pour qui celle-ci était synonyme d'une occupation brutale.

Que nous dit la nostalgie de l'URSS dans la Russie de Vladimir Poutine ? Ce que regrette d'abord  Poutine, c'est le patriotisme et la dévotion envers un pays alors bien plus vaste que la Russie, envers une superpuissance fière d'elle. C'est de cela dont sont nostalgiques des dizaines de millions de Russes, qui ont eu le sentiment qu'avec la mort de l'Union soviétique, on leur avait volé un futur qui devait malgré tout être fait de progrès, de grandeur et d'espoir, après tant de souffrances. Il n'est pas étonnant d'entendre le président russe répéter qu'on ne pourra jamais dire que tous ceux qui ont grandi comme lui en URSS, ou plus encore ceux qui sont morts pour elle, ont vécu une vie inutile, pour rien, cru en des idéaux et des repères collectifs qui ne rimaient à rien : il a objectivement raison.

La remise à l'honneur de l'URSS : d'une commémoration historique à un imaginaire néosoviétique

C'est la raison pour laquelle la première expression d'une réhabilitation de l'héritage soviétique qui s'est accentuée sous Poutine se trouve dans les symboles nationaux. Àla chute de l'URSS, la jeune Fédération de Russie s'était dotée d'un hymne largement tombé dans l'oubli depuis, la Chanson patriotique. En 2000, Poutine a restauré l'emploi de l'hymne soviétique composé en 1944 par Alexandre Aleksandrov, conservant la même mélodie avec de nouvelles paroles écrites par Sergueï Mikhalkov qui était déjà l'auteur de la version soviétique. La mélodie de l'hymne soviétique étant populaire dans le monde entier, symbole d'une époque révolue où l'URSS concourait aux grandes compétitions sportives comme à la course à l'espace, on comprend que sa restauration ait été saluée par la population russe malgré la controverse. Cette décision s'inscrivant dans l'optique de faire de la Russie l'héritière de l'ancienne gloire soviétique se retrouve dans d'autres États postsoviétiques, la Biélorussie, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan ayant restauré les hymnes « régionaux » des républiques soviétiques qui les ont précédé.

Autre symbole particulièrement sensible : la grandeur militaire soviétique. Le 9 mai, lors du défilé du jour de la Victoire contre le Troisième Reich, les armées russes font parfois défiler des centaines d'hommes portant l'uniforme de la Seconde Guerre mondiale aux côtés de troupes en uniforme contemporain arborant le drapeau soviétique. Au vu du coût humain monstrueux de la victoire contre le nazisme et du prestige qu'en retire à juste titre la Russie, un tel hommage est aisément compréhensible (un peu comme si la France faisait défiler des soldats en uniformes de 14-18 pour le 11 novembre). La Russie organise régulièrement des revivalsde ce type, à l'instar de la parade du 7 novembre 2016 (pour les 75 ans du célèbre défilé qui avait eu lieu sur la place Rouge de 1941, juste avant la Bataille de Moscou) qui avait mis en scène des soldats grimés en « partisans » (résistants) et civils armés. Malgré tous les aspects négatifs liés à l'Armée rouge (massacres durant la Guerre civile russe, agression des voisins de l'URSS avant 1941, mépris inouï de la vie de ses propres soldats et des civils soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale, occupation et répression des territoires « libérés » après 1945...), on comprend que les Russes tiennent à lui rendre hommage.

Cependant, comme le rappelle Michel Eltchaninoff, la mémoire de la victoire soviétique contre le nazisme sert aussi à légitimer une sorte de « supériorité morale » de la Russie dans les relations internationales11. Dans Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine12, Galia Ackerman montre que le renforcement de la commémoration de la Grande Guerre patriotique s'inscrit dans le message suivant : le peuple russe a vaincu le Mal, il incarne donc le Bien ; c'est l'URSS de Staline qui a remporté cette victoire au prix d'un sacrifice unique dans l'histoire, elle était donc également du côté du Bien, et son dirigeant aussi. Héritière et continuatrice de cette œuvre bénéfique, la Russie de Poutine doit être soutenue ; ses opposants sont les ennemis des forces du Bien (ce que certains dirigeants de l’Église orthodoxe russe n'hésitent pas non plus à rappeler dans un sens religieux manichéen), et les puissances s'opposant aux intérêts stratégiques de la Russie s'opposent au vainqueur du nazisme (la Géorgie, l'Ukraine, l'Union européenne et l'OTAN ayant chacune à sa manière été associées au fascisme). Surtout, la célébration de la gloire de l'Armée rouge déborde de plus en plus largement la seule commémoration du sacrifice de 1941-1945 et se mue en résurrection de l'imaginaire militaire soviétique à tous les niveaux. Par le réemploi des symboles de l'Armée rouge ou la nostalgie de l'URSS comme superpuissance, la Russie contemporaine glorifie la puissance militaire soviétique qui terrifiait l'Occident et protégeait la patrie russe de celui-ci, en y ajoutant désormais la proximité avec la Chine, qui est à la fois voisine idéologique de la défunte URSS et nouvelle championne de l'opposition à l'Occident.

Si la réhabilitation du passé soviétique se limitait au souvenir d'une grandeur perdue et à l'entretien d'un folklore, il n'y aurait pas vraiment lieu de s'inquiéter. Cela dit, la Russie a franchi le pas de la reconquête d'une terre revendiquée pour des raisons historiques et progressivement rétabli un régime autoritaire légitimé par l'idée que l'histoire montrait que le pays avait besoin d'une « main forte ». Depuis plus d'une décennie, elle franchit une nouvelle étape en réécrivant son passé soviétique, dans une voie préoccupante qui mêle révisionnisme et apologie du totalitarisme.

Staline réhabilité, les crimes communistes relativisés : le tournant révisionniste russe

S'il fallait donner un visage aux aspects les plus sombres et inhumains de l'héritage soviétique, ce serait celui de Staline. Le « petit père des peuples » est unanimement considéré en France et en Europe comme l'un des plus grands criminels de masse du XXesiècle, aux côtés d'Hitler et de Mao. On pourrait s'attendre à ce qu'il en soit de même en Russie, quitte à ce que les quelques aspects positifs de son règne (car il y en a tout comme il y en a chez Mao, de l'alphabétisation à l'augmentation de l'espérance de vie à l'obtention d'un plus grand rôle sur la scène internationale, en passant par de vraies réussites industrielles) y soient plus mis en avant. C'est une erreur : Staline et son bilan macabre n'ont jamais fait l'objet d'un rejet massif de la part de la population. Il est de plus en plus remis à l'honneur, y compris par Poutine qui contribue à sa réhabilitation (Lénine, lui, est retiré de son piédestal : l'inverse de ce que l'on voit en France où certains pensent naïvement que Lénine serait plus louable que Staline, alors qu'il est son prédécesseur et inspirateur en tout ou presque).

En 2019, un sondage montrait que plus de 70% des Russes avaient une image favorable de Staline (54% en 2016)13 ; 19% seulement le voyaient sous un jour négatif. Deux ans plus tôt, un autre sondage rapportait que seuls 39% des Russes considéraient la répression stalinienne de 1937-1938 comme un « crime politique » injustifiable, contre 67% en 201214. En 2018, une étude dévoilait que 47% des Russes de 18-24 ans n'avaient pas entendu parler des répressions staliniennes (80% de la population globale en ayant alors connaissance)15. Une tendance qui devrait s'accentuer du fait du rôle de l'enseignement public. L'ancienne ministre de l’Éducation Olga Vasilyeva (remplacée début 2020 par Sergueï Kravtsov), qui a contribué à renforcer le lien entre école publique et orthodoxie, a aussi eu carte blanche pour réhabiliter la mémoire du tyran rouge auprès des jeunes générations. Les crimes staliniens sont présentés dans les programmes scolaires comme les dommages collatéraux de la modernisation et de l’unification du pays, sans insister sur la nature et l’ampleur des déportations et massacres. Dans la Russie actuelle, on célèbre l'homme fort ayant conduit le pays à la victoire contre Hitler (il est vrai que Staline a joué un rôle plus important dans la victoire qu'on ne l'a longtemps cru dans l'historiographie occidentale), mais aussi l'homme qui a achevé la construction de l'empire soviétique, qui a considérablement accéléré sa modernisation (notamment sur les plans industriel et militaire), et sous l'égide de qui l'URSS a finalement accédé au rang de superpuissance. Le bilan de Staline est enjolivé, mais ce sont surtout ses crimes de masses qui sont relativisés ou tus dans des proportions inquiétantes. Au sein du nouveau « roman national » russe, Staline est de plus en plus intégré dans une histoire large qui le range aux côtés des grands tzars. Le tyran rouge est vu comme un dirigeant visionnaire à la suite d'Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Catherine II ou encore Nicolas Ier. Un sondage de 201716indiquait même que Staline était perçu par les Russes interrogés comme la figure publique « la plus remarquable » du monde, suivi de Poutine et du grand écrivain Alexandre Pouchkine (ex aequo), Lénine étant à la quatrième place. Depuis la fin des années 2000, on inaugure à nouveau des statues à la gloire du « petit père des peuples ».

Même l’Église orthodoxe proche du pouvoir, pourtant critique du passé communiste, commence à participer à cette entreprise de réhabilitation : en avril 2020, les autorités religieuses concernées estimaient « parfaitement approprié » que Staline soit représenté dans une gigantesque église à la gloire de l'armée russe, sur une mosaïque aux côtés de Poutine, Xi Jinping, Gerassimov, Choïgou ou d'un hommage à l'annexion de la Crimée17, avant que le Kremlin ne fasse pression en mai pour que Poutine et ses lieutenants soient retirés de la fresque. Construite pour commémorer le sacrifice soviétique durant la Grande Guerre patriotique, cette « Cathédrale des Forces armées russes » au clocher de 95 mètres de haut, située dans un complexe proche de Moscou (le Parc patriotique) intégralement dédié au culte de la puissance militaire russe, semble être un sanctuaire idéologique de la Russie de ce début de XXIe siècle... Du temps même de l’URSS, la population considérait que c’était la vieille Russie qui avait gagné la guerre contre le Troisième Reich, et que Staline avait libéré l’âme russe dans la tourmente après l'avoir tant défigurée. Lors de son discours du 7 novembre 1941 sur la Place Rouge, qui préfigurait la contre-attaque victorieuse de Joukov, Staline avait convoqué le souvenir des tzars et des héros de l’histoire russe face aux hordes nazies. Après vingt-quatre ans de répression anti-religieuse et de lutte contre le sentiment national « réactionnaire et petit-bourgeois » (« du passé, faisons table rase… »), la propagande soviétique montrait à nouveau des mères de famille se signant et priant pour les soldats montant au front, et dressait un parallèle jusque-là proscrit entre la lutte pour l’Union soviétique et la défense de la patrie sur le modèle des vieux ancêtres. Désormais, Staline est l'un de ces « vieux ancêtres ». Comment en est-on arrivé là ?

Les Russes sont confrontés à un véritable problème mémoriel vis-à-vis du passé soviétique : un passé qui ne passe pas. Ou plutôt, un passé dont on expurge autant d'aspects sombres qu'on en magnifie d'autres plus lumineux. Surtout, la relativisation des crimes de l'URSS est un phénomène croissant, alors qu'il y a dix ans, le débat public faisait davantage la part des choses entre la grandeur soviétique et les quelques aspects positifs du régime, et les horreurs commises en son nom.

La Russie assume de plus en plus ce passé soviétique, mais de moins en moins les heures sombres de celui-ci. À titre d'exemple, les manuels scolaires accordent une place toujours plus réduite à la répression de la population par le pouvoir communiste. Pire, l'asservissement de dizaines de millions d'êtres humains est présenté comme un mal nécessaire, un dommage collatéral dans une politique ambitieuse de modernisation de l'Union soviétique. Les goulags auraient permis de mettre en valeur et développer les territoires sibériens ; la terreur ne se serait vraiment déchaînée que jusqu'en 1938 (fin de la Grande Terreur), voire 1953 (mort de Staline), alors que la répression de masse a continué jusqu'à la fin de l'URSS, fût-elle moins brutale que sous Staline ; les arrestations et les exécutions arbitraires auraient été des abus commis en bas de l'échelle, non une politique nationale (elles constituaient en vérité un mode de gouvernement depuis Lénine) ; ou bien ces pratiques autoritaires seraient justifiables au prétexte que le pouvoir communiste souhaitait moderniser le pays, quitte à recourir à la manière forte. Veronika Dorman résume ainsi la situation mémorielle de la Russie : « Les Russes n’ont jamais eu de commission de réconciliation nationale, ni de «Nuremberg». Les victimes ont été parfois réhabilitées, mais les bourreaux n’ont jamais été vraiment désignés. Plus de vingt ans après la chute du régime communiste, la société russe ne parvient toujours pas à se mobiliser pour repenser son histoire en profondeur et de façon critique. Le discours officiel, tout à l’autocélébration, semble éloigner définitivement la possibilité d’un repentir collectif. Les crimes du régime sont évincés par la sublimation des épisodes nourrissant l’orgueil national, principalement la Seconde Guerre mondiale. L’image de Staline, le vainqueur du nazisme, le grand modernisateur, le «bon manager», est idéalisée ; la dimension substantiellement répressive et criminelle de son régime est, elle, minorée.18 »

Nous avons évoqué plus haut la mystification de la victoire soviétique contre les nazis en une victoire du « Bien » sur le « Mal ». Évidemment, celle-ci oublie ou nie le fait que l'URSS s'est à un moment trouvée du côté du « Mal » ou l'a parfois laissé se déchaîner sans réagir. Les Soviétiques (ou plus précisément les cadres du pouvoir communiste) ont arrêté, déporté ou exécuté des résistants au nazisme qui refusaient d'être occupés par un nouveau régime totalitaire et des héros comme Raoul Wallenberg (qui a sauvé plus de 20 000 Juifs), laissé les révoltés de Varsovie se faire massacrer par les Allemands alors que l'Armée rouge à proximité était en mesure de leur venir en aide (les historiens estiment que c'était intentionnel), ont fait preuve d'une inaction coupable lorsqu'il était possible de sauver des dizaines de milliers de Juifs russes, baltes, biélorusses ou ukrainiens dont ils avaient compris le sort que leur réservaient les nazis. Des Juifs qui avaient visiblement le malheur de ne pas être suffisamment conformes au projet de société communiste, et dont l'élimination physique arrangeait certains cadres locaux du Parti... Le tout en conduisant déportations de groupes ethniques (remplacés par des Russes) et massacres de masse, en tentant de liquider une partie de l'élite et de l'héritage culturel de pays comme la Pologne, au nom d'objectifs qui n'avaient rien à voir avec ceux du nazisme, mais avec des méthodes et des proportions que beaucoup d'habitants d'Europe centrale et orientale ont assimilé à celles des nazis.

Qu'importe, tout cela est passé son silence, tout comme le pacte Hitler-Staline (fût-il temporaire et voué à être un jour rompu par l'une ou l'autre partie), le partage de l'Europe orientale, la fourniture en masse de ressources stratégiques et matériel de guerre au Troisième Reich, les félicitations de Staline à Hitler pour sa victoire contre la France, font l'objet d'une complète réécriture. D'ailleurs, la version officielle de la « victoire contre le fascisme » se garde bien de rappeler que le pays qui a de très loin livré le plus de militants antifascistes à l'Allemagne nazie de 1939 à 1941 était l'URSS. Après tout, on oublie généralement en France que le Parti communiste français (dissous par le gouvernement en septembre 1939 mais toujours actif clandestinement) n'est officiellement entré dans la Résistance qu'avec l'invasion de l'URSS en 1941 (ce qui n'a bien sûr pas empêché une partie des militants communistes de résister avant) ; on oublie aussi que les dirigeants du PCF ont négocié dès juin 1940 avec les nazis pour faire paraître L'Humanité (l'argumentaire servile écrit par des cadres communistes pour faire paraître leur journal sous l'Occupation a été retrouvé dans les années 200019). Pour en revenir au traitement de l'histoire par le pouvoir russe, que l'on parle des horreurs commises par le régime soviétique contre sa population ou des exactions contre des populations européennes, il s'agit d'une réécriture du passé sur une base révisionniste : la Russie de Poutine relativise, minore, excuse ou justifie des crimes contre l'humanité dans le roman national qu'elle entend écrire.

Certes, il ne faut pas forcer le trait. Des cérémonies d'hommage aux victimes du communisme continuent d'être rendues, des musées et mémoriaux d'ouvrir (sachant que ceux qui se montrent les plus critiques vis-à-vis de l'ère soviétique sont souvent fermés), et on est encore loin de nier la déportation ou la mort de millions de Soviétiques. Le pouvoir mène une politique révisionniste, non négationniste. Quand elle cherche à glorifier le passé, la Russie de Poutine regarde davantage vers les tzars que vers les Soviets ; quand elle veut réaffirmer son identité, elle construit des églises et honore les traditions. La Russie du XXIesiècle préférera toujours l'aigle à deux têtes au marteau et à la faucille. Elle a canonisé Nicolas II avant de réhabiliter Staline, et ses dirigeants préfèrent Ilyne à Lénine. Pourtant, le pays est engagé dans un révisionnisme à grande échelle et le pouvoir compte amplifier le phénomène. La réécriture du passé sort du seul cadre historiographique pour entrer dans le cadre légal. La Russie multiplie les lois de réécriture de l'histoire ; à titre d'exemple, le seul fait de rappeler que l'URSS a envahi la Pologne en 1939 en coordination avec l'Allemagne nazie est passible de 200 000 roubles d'amende. Chaque année, des historiens universitaires ou amateurs s'écartant de la vision du Kremlin sont victimes de pressions, voire de censure, ou mis à l'Index d'une manière ou d'une autre. À un autre niveau, le directeur des Archives nationales Sergueï Mironenko avait par exemple été contraint à la démission en 2016 pour avoir rappelé que l'histoire des « Vingt-Huit de Panfilov », épisode héroïque de la Seconde Guerre mondiale passé à la postérité, avait été mythifiée, voire inventée par la propagande soviétique20. Pis, ceux qui cherchent à rétablir des vérités historiques qui dérangent risquent de plus en plus la prison.

Voyant dans la question de l'écriture de l'histoire un enjeu de tout premier plan, l’État russe n'hésite pas à recourir aux mêmes méthodes autoritaires vis-à-vis de ceux qui résistent à cette entreprise de manipulation du passé qu'avec ses opposants politiques. Ainsi de Youri Dmitriev, historien qui s'est investi pour faire vivre les mémoires des innombrables victimes du régime communiste dans la région de Sandarmokh21, où il participait aux fouilles des fosses communes : il a été arrêté en 2016 sous l'accusation mensongère de pédopornographie, libéré puis emprisonné à nouveau en 2018 sur la base d'accusations de pédophilie aussi infondées qu'infamantes. Lieu clé de la mémoire du goulag, Sandarmokh est l'objet d'une manœuvre historico-politique de la part des autorités russes qui accusent depuis 2020 la Finlande des crimes soviétiques (en faisant passer les charniers des massacres staliniens pour ceux d'un génocide finlandais). Le brillant historien et soviétologue français Nicolas Werth, qui avait soutenu Youri Dmitriev22en tant qu'historien défendant un confrère, a été expulsé de Russie en 2018 quatre jour après son arrivée et interdit de territoire pour plusieurs années. La prestigieuse organisation de défense des droits de l'homme et de la mémoire des victimes soviétiques fondée en 1989 par Andreï Sakharov, Memorial, a été cataloguée en 2016 « agent de l'étranger ». Son responsable avait écopé d'une lourde peine en 2019. Le concours de livres historiques « L'homme et l'histoire, la Russie au XXesiècle » fait aussi l'objet d'une véritable persécution. Du côté de l'arsenal juridique, la loi contre la « réhabilitation du nazisme » de 2014 permet de faire taire des critiques comme celles portant sur le pacte germano-soviétique de 1940. Quant à Dmitriev, il a été condamné fin septembre 2020 à treize ans de prison23... Le régime russe ne se contente pas de taire les crimes de l'URSS, il s'ingénie à faire taire ceux qui défendent la vérité historique et la mémoire des innombrables victimes de la terreur rouge.

Vladimir Poutine, d'homo sovieticus à héritier du flambeau soviétique ?

Quid de Vladimir Poutine ? Quel rapport au passé soviétique entretient celui qui met tant de soin à l'instrumentaliser ? On pourrait dire que Poutine est un prosoviétique de regret. Celui qui a déclaré « je n'ai pas jeté ma carte du parti, je ne l'ai pas brûlée » entretient une attitude voisine de celle de la plupart de ses compatriotes – satisfaction de ne plus vivre sous un communisme oppressif qui n'a jamais marché, nostalgie de certains aspects de l'URSS. Cette nostalgie est bien plus forte chez Poutine et pèse fortement dans son projet politique.

Le président russe reste conditionné par la société soviétique. Le jeune Vladimir Vladimirovitch a grandi dans une ville portant les stigmates de la guerre la plus cruelle de toute l'histoire. Il n'a jamais cru au communisme, et a pu, comme beaucoup d'agents du KGB déployés à l'étranger, constater le retard du « paradis socialiste » sur le monde capitaliste, anticiper l'échec de l'économie étatisée et de la dictature du prolétariat. Nous avons parlé plus haut de la différence entre l'idéologie communiste à laquelle la population soviétique n'a sans doute jamais adhéré en majorité, et le soviétisme qui était lui largement partagé. Poutine a grandi dans une URSS où la vision du monde avait changé : la grandeur de l'Union soviétique et son rôle de superpuissance prenaient souvent le pas sur le catéchisme marxiste et l’avènement de la société sans classe. Poutine retient d'abord de l'époque soviétique un patriotisme construit en grande partie sur la rivalité avec l'Occident (hier le « camp capitaliste », aujourd'hui les « démocraties libérales ») et le culte de la puissance (hier la superpuissance dans un monde bipolaire, aujourd'hui la puissance réémergente d'un monde qu'il souhaite devenir multipolaire). Ensuite, une mobilisation constante de la société, autour de la défense du pays et de sa sphère d'influence, et autour de la compétition face aux rivaux occidentaux (course à l'espace...) : de cet aspect mobilisateur de la société soviétique, Poutine conserve surtout un militarisme forcené. Toute l'URSS baignait dans une culture militariste digne de la Corée du Nord ; Poutine adolescent a voulu rejoindre le KGB en rêvant de servir en héros. Une de ses premières sources d'inquiétude à la chute de l'URSS a été le brutal déclassement militaire de la nouvelle Fédération de Russie. La reconstitution de la puissance militaire russe a toujours été au premier rang de ses priorités, depuis ses premiers jours à la tête du pays.

Poutine a également hérité d'un cadre mental très soviétique dans son rapport à l’État. En Russie, l’État semble souvent être considéré comme supérieur aux citoyens, au sens où l’État lui-même compte plus que les vies humaines et la société, en tant qu'entité garante de stabilité, de protection, d'unité et de grandeur. Ce n'est pas un héritage du seul soviétisme  : empreinte de la narodnost (« génie national ») et de la sobornost(au sens de communauté spirituelle rassemblant autour de valeurs communes), la société russe fait montre d'une mentalité collectiviste sur certains points plus proche de celle des pays d'Asie orientale que de celle des pays occidentaux. Les slavophiles insistaient au XIXe siècle sur cet ethos particulier, avant que les divers courants eurasistes qui se sont succédé jusqu'à aujourd’hui n'y voient une preuve la de « spécificité civilisationnelle » russe ou de la dimension partiellement asiatique de la Russie. En revanche, les éléments et tics de langage des dirigeants russes pourraient presque être qualifiés de « soviétismes » linguistiques, et ceux de Poutine en particulier : les vocables employés par les milieux dirigeants russes semblent parfois tout droit sortis de l'époque de Brejnev, qu'il s'agisse de parler de la société russe ou de l'étranger. Il en va de même pour la mission de certaines structures étatiques : au même titre que l'ancien KGB, la première mission du FSB est de servir les intérêts et la sécurité de l’État, non la « sécurité nationale » ou « la sécurité des citoyens russes » ; l'une des missions de l’Éducation comme des organisations tournées vers les jeunes (Fondation Saint-André de Vladimir Yakounine en premier lieu) est aussi d'encourager le soutien à un État fort, État fort dont les fonctionnaires sont invités à soutenir le principe dans l'intérêt national.

L'actuel chef d’État russe garde surtout une vision assez soviétique du domaine qui lui importe le plus : les enjeux internationaux. Poutine a certes grandement contribué à l'avènement d'un nouvel ordre international remettant en cause celui hérité de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide ; il participe à l'émergence d'un monde nouveau et à l'accélération de l'histoire, et fait montre d'une certaine capacité à sentir son époque. Paradoxalement, sa conception des relations internationales emprunte beaucoup au passé, pas simplement dans sa volonté de le réparer. Des organisations internationales comme l'ONU à l'arme nucléaire, des grandes puissances aux « petits » États, il ne connaît que les rapports de forces. Il fait preuve d'un complexe de supériorité (qu'attendre d'autre du dirigeant d'un État continuateur d'une superpuissance ?) lorsqu'il voit les pays voisins comme des satellites, des vassaux ou des territoires ne méritant pas d'être considérés comme de véritables nations (notamment l'Ukraine). Il reste habité par l'idée que les États post-soviétiques doivent rester dans l'orbite russe parce que Moscou a une sorte de droit naturel sur eux, en plus des impératifs stratégiques qui obligent la Russie à défendre ses intérêts dans son « étranger proche ».

« Celui qui ne regrette pas la destruction de l'Union soviétique n'a pas de cœur. Et celui qui souhaite sa reconstruction à l'identique n'a pas de tête » ; « La chute de l'URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » : ces deux maximes ressorties ad nauseam dans différents médias et assorties d'interprétations variées, Vladimir Poutine les a prononcées respectivement en 2000 et 2005, soit dès le début de sa longue présidence. Concernant la première citation, on la simplifie souvent en oubliant de préciser que Poutine parle « de reconstruction à l'identique », ce qui laisse la porte ouverte à d'autres interprétations (« l'identique » désigne-t-il le régime communiste, le territoire de la défunte URSS ?) ; concernant la seconde, on en oublierait presque de se demander si, à tout hasard, les dizaines de millions de morts des deux Guerres mondiales ne sont pas une « catastrophe géopolitique » supérieure à l'effondrement d'un empire régi par un régime totalitaire, à un siècle qui a vu mourir les empires continentaux et coloniaux européens, les empires russe et chinois, et l'avènement puis la fin des premiers totalitarismes.

D'une simple nostalgie de l'URSS accompagnée d'une lecture amère de son effondrement, Poutine a graduellement évolué vers une position beaucoup plus forte. Des années après avoir reconnu que souhaiter une « reconstruction à l'identique » de l'URSS était une folie, le dirigeant russe assume désormais de rêver de restaurer certains aspects de la grandeur soviétique : qu'il s'agisse d'un discours hors-sol auquel Poutine ne croit pas mais que des millions de ses compatriotes veulent entendre, ou d'un projet sincère, c'est un tournant qui aurait paru impensable avant l'annexion de la Crimée. Dans son discours du 18 mars 2014 entérinant l'annexion de celle-ci, Poutine a prononcé une phrase bien moins célèbre que celles citées plus haut, et pourtant bien plus significative : « Ce qui semblait incroyable, malheureusement, est devenu une réalité : l'URSS s'est désintégrée24 ». Notons le terme « malheureusement ». Le mot survient dans un discours consacrant la reconquête par la Russie d'un territoire qu'elle avait perdu. Un discours pour signifier que la Russie ne se contente pas de pleurer un empire défunt, elle est prête à reprendre par la force des territoires à haute valeur stratégique et symbolique, à réparer certains aspects dommageables de l'éclatement de l'URSS.

Avec le resserrement des liens avec les autres ex-républiques soviétiques qui n'ont pas tourné le dos à Moscou, cette rhétorique de restauration de la grandeur soviétique s'est renforcée. Sur le plan intérieur, Poutine continue de regretter ouvertement l'éclatement de l'empire soviétique. En mars 2018, en pleine campagne présidentielle, le candidat à sa réélection n'hésitait pas à déclarer que s'il avait la possibilité de modifier l'histoire récente de la Russie, il empêcherait l'effondrement de l'URSS25. On est donc bien plus que dans de la simple nostalgie d'une époque magnifiée, mais dans l'apologie d'un empire dont faisaient partie des pays qui envisagent sérieusement la possibilité que Moscou veuille les faire revenir dans son giron d'une manière ou d'une autre.

Le poids du passé pèse toujours plus lourd sur les frontières orientales de l'UE

Il faut aussi prendre en compte le rôle d'un passé qui ne passe pas dans les relations entre la Russie et ses voisins européens. Les mémoires nationales et locales des traumatismes du XXe siècle resurgissent à l'aune des tensions sur les frontières orientales de l'UE et de l'OTAN, dont elles sont partie intégrante. Les horreurs d’hier y conservent, même auprès des jeunes générations, un poids dont nous avons oublié la mesure en France. Au vu de leur héritage historique, on aurait tort de ramener systématiquement l’inquiétude de certains pays d’Europe du Nord et de l’Est vis-à-vis de leur voisin à de la « russophobie » ou à un calcul cynique visant à obtenir l’attention des États-Unis et la protection militaire de ces derniers. Alors que l’on s'étonne parfois en France pourquoi ces États de constitution récente agitent si régulièrement l’épouvantail de la « menace russe », rappelons-nous d’abord leur histoire récente dans ce qu’elle a de plus tragique, car celle-ci constitue un obstacle aux rapprochements entre la Russie et ses voisins, et un facteur de tensions entre eux. Aujourd’hui, ces tensions sont déjà cause et conséquence d'une « guerre mémorielle », dans laquelle la Russie se montre de plus en plus offensive depuis ces dernières années.

Le poids du passé et des conflits mémoriels aux frontières orientales de l'UE se ressent notamment dans les pays baltes. L’Estonie, qui abrite une forte minorité russe et russophone (issue dans sa très grande majorité d’installations postérieures à 1945, dans le cadre d’une véritable colonisation visant à ancrer le pays dans le giron soviétique), est la plus concernée. Le pays de Kreutzwald avait proclamé son indépendance de la Russie en février 1918, mais était voué à être vassalisé par l’Allemagne selon les termes du traité de Brest-Litovsk par lequel le gouvernement bolchevique abandonnait certaines régions occidentales. Après l’armistice du 11 novembre, l’Estonie put, comme les autres États baltes, accéder à la pleine souveraineté et fut reconnue par la communauté internationale, non sans devoir mener une guerre d'indépendance après une première invasion des armées communistes. À la veille du second conflit mondial, l’URSS imposa aux États baltes une série de traités s’apparentant de plus en plus à une occupation « consentie » – que certains hommes politiques comparent aujourd’hui aux exigences de la Russie actuelle –, puis les envahit en 1940, avant de les annexer. Une politique s’inscrivant comme pour la Finlande, la Pologne et la Bessarabie (actuelle Moldavie, toujours déstabilisée par le pouvoir russe qui soutient les séparatistes de Transnistrie) dans les clauses secrètes du pacte germano-soviétique de 1939, qui offrait à l’URSS une zone d’influence et des marges de conquête en Europe de l’Est que ne renieraient pas aujourd’hui certains cercles nationalistes proches du Kremlin. Comme la Pologne, les pays baltes subirent la terreur rouge, mêlant l’éradication des élites, cadres, officiers et dirigeants politiques ou religieux, et des exactions contre la population locale. Comme les Ukrainiens, une bonne partie des Baltes accueillit d’abord les Allemands en libérateurs, se déchaînant contre les communistes avec la bénédiction du nouvel envahisseur, et participant parfois au massacre des Juifs, des tziganes, et autres cibles des nazis.

Lors de la contre-offensive victorieuse de l’Armée rouge jusqu'à Berlin, l’aviation soviétique attaqua les civils qui fuyaient les pays baltes par voie de mer, pendant que la soldatesque se déchaînait contre la population. Après-guerre, les Soviétiques réprimèrent le comportement des Baltes vis-à-vis du pouvoir communiste et des Russes ethniques (les nazis ayant un peu mieux traité les civils baltes que les minorités slaves, perçues comme racialement inférieures, ce que l'historiographie russe ne manque pas de souligner de la même manière que la propagande du Kremlin compare le rapprochement UE-Ukraine à la collaboration des Ukrainiens avec le Troisième Reich). Plus durablement, la politique de collectivisation et d’industrialisation à marche forcée se solda par la déportation de 500 000 Baltes entre 1945 et 1955, s’ajoutant à la lutte du Parti contre la culture traditionnelle et la religion. En Lituanie par exemple, la population se souvient des 150 000 habitants déportés en Sibérie par les Soviétiques, des 20 000 résistants tués, des 150 000 prisonniers torturés en prison. Quand la Russie nie ou justifie ce genre d'exactions, on comprend aisément que les Lituaniens puissent exprimer de l'hostilité envers ce pays et soient lassés d'être accusés de russophobie. L’Estonie, qui avait pourtant perdu près de 8% de sa population pendant la guerre, fut traitée avec méfiance et sévérité jusqu’à l’effondrement de l’empire soviétique.

Ce dur passé est resté gravé dans la mémoire collective de la région ; les Baltes imputent davantage les exactions soviétiques à une Russie toujours debout qu’à une idéologie communiste emportée par l’histoire. On peut parier qu'ils seront confortés dans cette logique à mesure que la Russie assumera et réhabilitera son passé soviétique. Quant aux Russes, ils entretiennent ces blessures à vif. Dans les pays baltes, Moscou met un soin particulier à retourner le couteau dans la plaie en insistant par divers canaux sur la collaboration d'une partie de la population avec les Allemands, jusqu'à présenter les sociétés baltes comme majoritairement pro-nazies, et accuse en substance les gouvernements actuels d'être, en tant que têtes de pont de l'UE et de l'OTAN, des continuateurs du fascisme anti-russe (le message s'adresse évidemment d'abord aux communautés russes ethniques locales). C'est cette propagande révisionniste qui a conduit la Lituanie et la Lettonie à interdire des chaînes gouvernementales russes comme RT, à l'été 2020.

On remarquera au passage qu'au moment où la Russie minore ou nie les aspects les plus sombres de son passé soviétique, les Baltes assument de plus en plus leur part de responsabilité dans la mise en œuvre de la Shoah dans leurs pays et la collaboration d'une partie de la population avec l'occupant allemand. Il n'y a qu'à voir le contenu des manuels scolaires là-bas, le devoir de mémoire (musées, documentaires, livres) entretenu par une partie de la société civile face aux dangers du relativisme, ou la manière dont le président lituanien Gitanas Nauseda, élu en 2019, rappelle régulièrement l'importance du judaïsme dans la construction de l'identité lituanienne26.

Parmi les pays où le grand voisin russe reste source d’inquiétudes entretenues par les questions mémorielles, figure également la Finlande. Le Pays des Mille Lacs a fait partie de l’Empire russe pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1917. La Finlande a ensuite été déchirée de janvier à mai 1918 par une guerre civile entre les « Rouges » soutenus par les Bolchéviques soviétiques et les « Blancs » aidés par l'Empire allemand. Elle fut envahie par l’URSS de Staline en 1939 pendant la terrible Guerre d’Hiver où elle teint tête au géant soviétique avec quatre fois moins d’hommes et un armement réduit, avant de signer un traité de paix humiliant qui s’inscrivait en fait dans l’esprit des clauses secrètes du pacte germano-soviétique prévoyant un partage de l’Europe de l’Est. Sa volonté de reconquérir la Carélie entraîna la Finlande dans la Guerre de Continuation, où elle fut de facto cobelligérante (et non alliée, contrairement à ce que l'on croit généralement) de l’Allemagne nazie, en considérant néanmoins que « sa » guerre différait de la Seconde Guerre mondiale (les Finlandais parlent de « Guerre de Continuation »). La Finlande s’abstint ainsi de participer aux atrocités commises par la Wehrmacht (tel le siège de Leningrad), et s’opposa à la politique raciste et antisémite du Troisième Reich (Helsinki eut le courage de promouvoir ses combattants juifs et d’accepter des réfugiés fuyant la Shoah). Elle finit par entrer en guerre contre l’Allemagne une fois l’armistice signé avec Moscou le 19 septembre 1944, en menant la Guerre de Laponie qui a forcé le Reich à y consacrer de précieux effectifs. Après-guerre, la Finlande fut obligée par les circonstances à un statut d’État neutre, pivot des relations entre les deux blocs ; mais la pression soviétique restait très forte, Moscou s’ingérant également dans la vie intérieure du pays.

Un terme fréquemment utilisé en analyse des relations internationales a d'ailleurs été forgé à partir de cette situation : « finlandisation », qui peut largement s’appliquer à la politique que Moscou souhaiterait imposer à certains États post-soviétiques dont le Kremlin a du mal à accepter l'indépendance pleine et entière. Aujourd’hui, malgré le dialogue avec son voisin, la Finlande a toujours des raisons d’être inquiète du géant russe. Neutre, le pays n’a pas encore rejoint l’OTAN. Cette démocratie pacifiste, qui a amputé pratiquement le quart de ses effectifs militaires depuis la crise de 2008, réinvestit progressivement dans son outil de défense et prend au sérieux le risque d'une crise grave aux frontières de la Russie. Sur le plan institutionnel, la Finlande s’est par exemple autorisée à élire son président au suffrage universel après la fin de l’URSS : auparavant, la classe politique craignait que la population n’élise un président hostile à Moscou, qui aurait rompu avec la « ligne Paasikivi » de neutralité du pays. Après les institutions, les mentalités vont-elles changer face aux risques nouveaux ?

La Finlande est encore dans son rôle de pivot entre deux mondes ; elle ne se voit pas comme le plus septentrional des États baltes, et plutôt comme le plus oriental des États nordiques. Mais à l'instar justement des pays nordiques, la Finlande accorde de plus en plus de sérieux à la menace russe. La présidence finlandaise de l'UE, en 2019, a d'ailleurs mis en avant des questions de défense et sécurité collective classiques et, fait nouveau, l'enjeu des menaces hybrides, évidemment associées à la Russie. Quant à cette dernière, elle multiplie ces dernières années les marques d'hostilité envers Helsinki, comme avec les accusations de soi-disant « génocide » perpétré par la Finlande que nous verrons plus loin.

Quand la guerre mémorielle continue en pleine première vague du COVID-19, l'exemple d'avril-mai 2020

La Pologne est l'un des pays les plus concernés par la bataille des mémoires avec la Russie. Dans cette bataille, un élément qui passe de plus en plus mal aux yeux des Polonais est la relativisation ou la négation, croissantes depuis une dizaine d'années, de la proximité entre le Troisième Reich et l'URSS au début de la Seconde Guerre mondiale, et des crimes commis par les Soviétiques contre la Pologne durant le reste de la guerre. Outre des éléments bien connus comme le massacre de Katyn, les Polonais gardent par exemple en mémoire les défilés communs entre troupes soviétiques et allemandes en 1939, emblèmes soviétiques et nazis côte à côte ; les plus de vingt mois entre lesquels, de septembre 1939 à juin 1941, Berlin et Moscou se sont partagés la Pologne ; l'Armée rouge laissant les insurgés de Varsovie se faire massacrer pendant plusieurs mois fin 1944 (200 000 morts27) ; la répression dès cette même année des résistants non-communistes à l'occupant nazi... Pour donner un élément de contexte, la répression soviétique contre les civils polonais au cours de la Seconde Guerre mondiale aurait fait de 500 à 600 000 victimes selon des chiffres régulièrement cités en Pologne, la plupart des historiens tablant sur un minimum de 150 000. La Russie réécrit ce passé gênant et n'hésite plus à provoquer Varsovie, alors que jusqu'à la décennie 2010, des progrès étaient faits sur le plan historiographique. En face, les nationalistes polonais réécrivent eux aussi l'histoire, dans un sens souvent hostile à la Russie, ce qui n'aide évidemment pas à réduire les tensions.

Une autre question sensible concerne la part de responsabilité des Polonais dans la mise en œuvre locale de la Shoah. Depuis des décennies, en tout cas surtout depuis la fin du régime communiste, des controverses éclatent régulièrement au sujet de l'antisémitisme d'une large partie de la population polonaise avant-guerre, de la collaboration de certains habitants dans la persécution des Juifs, ou de la manière dont un nombre bien plus important d'entre eux ont profité de la situation. La Pologne est à la fois le pays du monde comptant le plus de « Justes parmi les nations » reconnus (près de 7000 selon Yad Vashem), et l'un des pays d'Europe où l'on recense le plus de cas de collaboration dans la persécution ou l'extermination des Juifs (ce qui s'explique par le fait que les Juifs polonais, exterminés à plus de 90%, représentaient 10% de la population du pays, le tiers de la population juive européenne, et la moitié des victimes de la Shoah). Après la guerre, de nombreux Juifs rescapés ont été persécutés, voire mis à mort, par des Polonais. Cet aspect de la mémoire de la Shoah en Pologne, décrit par Audrey Kichelewski dans Les survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah28, est particulièrement douloureux. En 2018, le parti populiste illibéral au pouvoir à Varsovie, le PiS, a instauré des lois interdisant qu'on attribue à la Pologne une quelconque culpabilité dans la mise en œuvre de la persécution des Juifs, ce qui revient à criminaliser des vérités historiques. Si le volet pénal de cette loi a finalement été abandonné suite aux protestations en Israël, Bruno Tertrais rappelle que « des historiens sont désormais menacés pour avoir démontré que certains pogroms ont été organisés par des Polonais, tandis que le musée de la Seconde Guerre mondiale est sous pression pour produire un récit historique purement héroïque et sacrificiel de la nation polonaise29 ».

Dans le cadre de sa « guerre mémorielle », le Kremlin fait de l'histoire de la Pologne durant la Seconde Guerre mondiale l'un de ses sujets favoris. En janvier 2020, au moment du 75e anniversaire de la libération d'Auschwitz, les dirigeants russes ont ainsi lancé une nouvelle offensive sur l'histoire et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, en ciblant la Pologne. Parlant de « fermer les sales bouches de ceux qui veulent tordre l’histoire30 » (sic), Poutine et plusieurs de ses proches ont accusé la Pologne d'être l'une des responsables du déclenchement de la guerre (alors qu'elle en a été la première victime) et insisté sur la culpabilité du pays dans l'extermination de ses propres citoyens juifs (oubliant la virulence de l'antisémitisme en Russie durant toute l'époque tsariste et ses quelques résurgences sous l'URSS). La même année, alors que l'Europe, bientôt rejointe par la Russie, subissait un premier confinement face au développement exponentiel de la pandémie de COVID-19, la guerre mémorielle connaissait de nouveaux épisodes avec d'autres pays d'Europe.

Le 3 avril, à Prague, la statue du maréchal soviétique Ivan Koniev (libérateur de la ville en 1945, mais organisateur de la sanglante répression de l'insurrection de Budapest en 1956 et critiqué pour son rôle dans l'invasion soviétique qui a mis fin au printemps de Prague en 1968) était déboulonnée pour être placée dans un musée, occasionnant un coup de communication contre Moscou. La réaction russe a été véhémente, tandis qu'à Moscou, des fumigènes étaient lancés contre l'ambassade tchèque (en plein confinement)31. Le 5 mai, pour les 75 ans de l'insurrection de Prague, des autorités locales tchèques ont inauguré un mémorial (prévu depuis 201932) aux soldats russes de l'armée Vlassov, qui ont contribué à libérer la ville des nazis mais sont surtout connus pour avoir combattu à leurs côtés de 1942 à 1945, en tant que « Armée de la libération de la Russie » sous uniforme allemand ; cette décision, contrairement au déboulonnage de la statue de Koniev, a fait l'objet d'une controverse en Tchéquie. Dans les jours suivants, trois responsables politiques tchèques impliqués dans ces événements ont été placés sous protection policière après que des médias aient fait état d'un projet de les empoisonner. Vers la mi-mai, un diplomate russe, Andreï Konchakov, a été accusé d'avoir participé au complot. On a appris le mois suivant que ce « complot » avait été inventé par un employé de l'ambassade russe à Prague, qui aurait contacté le BIS (Service de sécurité et de renseignement tchèque) ; en réaction, le gouvernement tchèque a décidé d'expulser deux diplomates russes mêlés à l'affaire33. La mémoire tchèque faisait jusqu'à il y a quelques années la part des choses entre le rôle positif de l'URSS durant la Seconde Guerre mondiale et les 40 ans d'oppression communiste qui ont suivi. Avec le réveil de l'impérialisme russe et le retour des menaces, les choses dérapent et l'hostilité envers la Russie croît, d'où des épisodes de conflit mémoriel de ce type.

A la fin du mois d'avril, alors que la Russie s'enfonçait dans la crise du coronavirus, Moscou a ouvertement accusé la Finlande d'avoir commis un « génocide » durant la Seconde Guerre mondiale, s'appuyant sur des « preuves » douteuses34. La Finlande aurait détenu dans des camps de concentration 24 000 Russes, causant la mort de 8 000 civils dont un quart d'enfants, et enterré vivants ou massacré 7 000 prisonniers de guerre ; selon Moscou, les Finlandais auraient même utilisé des chambres à gaz (nous verrons plus loin l'importance de ce point)... Certes, sur les 64 000 soldats soviétiques capturés par les Finlandais, 19 000 sont morts en détention, dont 1 200 fusillés et le reste de faim, froid ou maladies, ce qui a valu à juste titre à plusieurs responsables finlandais de l'époque d'être condamnés pour mauvais traitements. De même, il y a bien eu 24 000 civils soviétiques détenus dans des camps de concentration (où les conditions n'étaient pas celles des camps staliniens et nazis), dans l'objectif de les expulser vers l'Est une fois que les terres finlandaises annexées par l'URSS auraient été reprises. Mais le nombre de morts s'élève à 8 000 (soit des proportions hélas courantes sur le Front de l'Est), et il n'y a jamais eu ni prisonniers enterrés vivants, ni extermination dans des chambres à gaz. Il y a aussi eu des politiques de ségrégation ethnique dans les territoires réoccupés par les Finlandais, mais aucun acte de « nettoyage ethnique » n'a jamais été envisagé ni perpétré. Quelques années plus tôt, les Soviétiques déportaient des centaines de milliers de Finlandais pour repeupler les territoires récemment annexés ; au cours de la Seconde Guerre mondiale et après, les prisonniers finlandais ont également été maltraités, déportés dans des camps ou parfois exécutés sur place. D'un côté comme de l'autre, il s'agit de crimes de guerre dans un contexte de violation permanente des conventions internationales, et la balance penche surtout en défaveur de l'URSS.

L'accusation de génocide de la part de Moscou est aussi fausse qu'infamante, dans un registre nouveau et assez surprenant compte tenu de l'attitude d'Helsinki qui cherche généralement à réchauffer ses relations avec la Russie. Elle « élève » la Finlande au rang de pays exterminateur dans un processus de diabolisation des Européens non alignés sur Moscou. L'accusation de génocide s'inscrit dans la réécriture de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale mais aussi dans celle des crimes soviétiques : la région voisine de la Finlande ou aurait eu lié ce pseudo « génocide », la Carélie, est l'une des zones qui ont concentré le plus de déportations, travaux forcés et exécutions de masse, essentiellement sous Staline. La Russie attribue de manière croissante une partie des crimes staliniens aux Finlandais ; des « fouilles archéologiques » totalement biaisées ont ainsi cherché à faire passer des charniers datant de la répression stalinienne pour un résultat de massacres finlandais. On est là dans un révisionnisme complet, à visée purement agressive, qui montre aussi que Moscou est peu disposé à apaiser ses relations avec la Finlande et entend continuer la propagation de sentiments anti-européens au sein de la population russe. En rappelant au passage que les médias russes mettent désormais en question la validité de l'indépendance de la Finlande en 1917, Bruno Tertrais résume au mieux l'entreprise de réécriture de l'histoire à laquelle se livre le régime russe : « La Russie a décidément un passé de plus en plus imprévisible35 ».

En Russie, l'autre facette de la mémoire de la « Grande Guerre patriotique »

Nous avons vu l'importance de la victoire de l'URSS durant la Seconde Guerre mondiale dans la Russie d'aujourd'hui. Il faut lui ajouter une autre dimension. Le traumatisme de la « Grande Guerre patriotique » marque toujours la conscience nationale, voire les rapports avec les voisins occidentaux. De même que l’on ne peut expliquer la construction européenne moderne et la matrice du couple franco-allemand en éludant le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, on ne peut aborder le rapport qu’entretiennent les Russes avec le Vieux Continent sans se pencher sur la mémoire russe du conflit. La contre-offensive qui a conduit l’Armée rouge des ruines de Stalingrad à celles de Berlin est souvent considérée comme l’heure de gloire d’un pays obsédé par sa grandeur ; elle structure aussi en grande partie son rapport à l'Occident.

Il n’y a pas dans l’histoire des conflits d’équivalent mémoriel aux traces qu’a laissées la Grande Guerre patriotique dans la conscience des peuples de l’ex-URSS. Par l’ampleur des pertes qu’il a causé et par sa nature criminelle, le plus grand conflit localisé de toute l’histoire de l’humanité dépasse tous les autres en horreur. Il en a résulté un immense traumatisme collectif. Les pertes soviétiques ont dépassé les 23 millions de morts – 11 millions de civils et de 12 à 15 millions de militaires, soit 14% de la population de 1939. Si l’on intègre, comme le font la majorité des historiens, celles et ceux qui sont devenus « citoyens » de l’URSS du fait des annexions soviétiques d’avant 1941, alors les pertes de l’Union soviétique dépassent probablement les 27 millions, soit à quelques millions de victimes près la moitié du bilan humain de la Seconde Guerre mondiale. Àtitre d'exemple, la Biélorussie a perdu plus du quart de sa population en moins de quatre ans. Statistique effroyable : 80% des hommes de la classe d'âge 1923 sont morts entre 1941 et 1945 à l'échelle de l'URSS. Un cinquième seulement d'entre eux aura pu fêter en 1945 l'âge auquel j'écris ces lignes. Sur l’ensemble de ces pertes, la Russie, qui a conduit et fourni l’essentiel de l’effort de guerre, a eu à elle seule autour de 14 millions de morts dont une courte majorité de civils.

L’Allemagne nazie a conduit, dans ce conflit à l'Est qui l’a menée à sa perte, une double croisade idéologique et raciale, contre le « judéo-bolchévisme » et contre les « Untermenschen », les « sous-hommes » slaves dont l’extermination partielle et la réduction en esclavage étaient nécessaires à la domination biologique et territoriale du Reich de mille ans. Nous ne nous étendrons pas ici sur les atrocités systématiques commises par les forces allemandes sur le Front de l’Est, de la Shoah par balles à la mort de millions de civils soviétiques dans le cadre du « General Ostplan ». On ne peut cependant pas comprendre la perception qu'ont les Russes du conflit si l’on oublie par exemple que les chambres à gaz des camps d’extermination ont été testées pour la première fois sur des prisonniers de guerre soviétiques, que des centaines de milliers d'entre eux étaient condamnés à mourir de faim au même moment où les prisonniers de guerre français, dans les Stalag et les Oflag, étaient globalement traités selon les conventions internationales (des milliers de prisonniers noirs ayant cependant été assassinés par les Allemands). En Russie occidentale, en Biélorussie, en Ukraine, les dommages de la retraite allemande au cours de laquelle la Wehrmacht a orchestré ce qui est peut-être la plus grande campagne de destructions matérielles de tous les temps sont encore visibles. Si la France a mis longtemps à se remettre de la saignée de 14-18, la démographie des pays issus de la chute de l’URSS garde encore les séquelles de la boucherie de 1941-1945, notamment la Russie qui a payé comme nous l’avons vu le prix fort.

Autre élément fondamental pour comprendre l'importance de la Grande Guerre patriotique dans l'inconscient collectif des Russes : il s'agit à la fois du pire moment de l'Histoire russe et du plus grand. Pour mettre les choses en perspective, nous pourrions débattre des heures pour déterminer quelle fut la période la plus sombre de l'histoire de France et quelle fut la plus grande, mais on s'accordera sur le fait qu'elles soient éloignées l'une de l'autre, voire toutes deux éloignées de notre propre temps. Les Russes ont quant à eux vécu leur pire cauchemar et connu leur plus grande heure de gloire nationale au même moment de leur histoire, et c’était il y a moins de quatre-vingt ans. Quant à la période la plus humiliante, les Russes l’ont sans doute vécue dans les années 1990, jusqu’à l’avènement messianique de Vladimir Poutine ; de quoi marquer durablement l’inconscient collectif.

Nous connaissons l'importance des réconciliations mémorielles dans la réconciliation entre des peuples qui ont parfois été l'un pour l'autre des ennemis héréditaires, des bourreaux ou des victimes. De la capacité à accepter un passé douloureux et entretenir un devoir de mémoire pour se projeter dans l'avenir. Du dépassement des concurrences mémorielles entre nations pour œuvrer à leur rapprochement. Nous connaissons aussi la dangerosité du négationnisme, du révisionnisme, de la réécriture de l'histoire et de son instrumentalisation.

Or, c'est dans cette dernière voie que s'oriente aujourd’hui la Russie. La réhabilitation de Staline et des crimes de l'URSS qui sont de plus en plus niés, voire excusés, la réécriture de l'histoire tragique du XXe siècle à des fins de politique étrangère, font courir un grave risque à la société russe. Celle-ci emprunte un chemin inverse de celui qu'ont suivi des pays comme la France et l'Allemagne en s'engageant dans la réconciliation, le « plus jamais ça » et l'aventure européenne. Au plan intérieur, cela signifie un recul supplémentaire de tout esprit démocratique assorti d'une consolidation autoritaire. Cela signifie aussi un renforcement du nationalisme, des rancœurs envers l'Europe et l'Occident, du courant revanchiste qui traverse toujours une partie non négligeable de l'opinion. De quoi affaiblir les volontés d'apaisement des tensions avec les voisins européens et de rapprochement avec eux ; de quoi légitimer, à l'inverse, une politique intérieure et extérieure hostile aux Occidentaux.

Quant à la guerre des mémoires, si elle n'est évidemment pas de nature à dégénérer en conflit armée, elle constitue en revanche un facteur supplémentaire de conflictualité. Les potentiels conflits majeurs du XXIe siècle devront beaucoup aux passions collectives (nationales, identitaires, religieuses) et à l'irrationnel. Une potentielle « surprise stratégique » débouchant sur une crise grave, voire une guerre contre la Russie, procédera d'un imprévu, d'un accident, d'une rupture brutale. Mais pour spontanée et imprévue qu'elle soit, une telle surprise prendra sa source dans le temps long, celui des sociétés. Les enjeux mémoriels et le poids des héritages historiques s'inscrivent dans ce temps long : leur importance n'est pas à sous-estimer. Il convient de les affronter dès maintenant. C'est un enjeu fondamental pour espérer construire sur le long terme une nouvelle relation entre l'Europe et la Russie, et tourner la page d'une relation conflictuelle qui n'est pas plus « naturelle » qu'elle n'a vocation à être éternelle.

Aurélien Duchêne

Sources et notes :

1Bruno Tertrais, La Revanche de l'Histoire :comment le passé change le monde, Paris, Odile Jacob, 2017, rééd. 2019.

2Les « Hongrois d'outre-frontières » (határon túli magyarok) sont les descendants des Hongrois ethniques qui se sont retrouvés hors des frontières de la Hongrie contemporaine après que le Traité de Trianon de 1920 ait diminué de deux tiers la superficie de la « Grande Hongrie », coupant ainsi 30% de la population hongroise de sa patrie d'origine. Alors que l'écrasante majorité des Hongrois, comme le montraient encore diverses études à l'occasion du centenaire du Traité de Trianon en juin 2020, considèrent cet épisode comme une tragédie, Budapest essaye de ramener les  határon túli magyarok dans son giron, notamment en leur facilitant l'accès à la citoyenneté. La situation est cependant difficilement comparable à celle des russkiji car l'on imagine mal la Hongrie tenter d'annexer la Transylvanie ou le sud de la Slovaquie...

3Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements, Paris, Albin Michel, 1999, p. 145.

4L’opposition entre « Turquie noire » et « Turquie blanche » est grossièrement l’équivalent de la division de notre pays entre la « France périphérique » et la France aisée et bien intégrée dans la mondialisation, en comportant une dimension religieuse plus marquée et un fort antagonisme entre les côtes urbanisées et l’intérieur de l’Anatolie. La « Turquie blanche », bien que d'abord aisée, regroupe aussi des catégories populaires et se distingue sur le plan identitaire et mémoriel par une plus grande ouverture au monde et une opposition à la vision national-populiste et islamiste d'Erdogan.

5Tania Rakhmanova, Au cœur du pouvoir russe, Paris, La Découverte, 2014.

6Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, Paris, Actes Sud, 2013, p. 62-63.

7« Most Russians Say Soviet Union ‘Took Care of Ordinary People’ – Poll », The Moscow Times, 24 juin 2019, https://www.themoscowtimes.com/2019/06/24/most-russians-say-soviet-union-took-care-of-ordinary-people-poll-a66125

8Tom Balmforth, « Russian nostalgia for Soviet Union reaches 13-year high », Reuters, 19 décembre 2018, https://www.reuters.com/article/us-russia-politics-sovietunion-idUSKBN1OI20Q

9Saluton, « Сделан в СССР (Sdelan v SSSR) (traduction en anglais) », Lyrics Translate, 8 février 2015, https://lyricstranslate.com/fr/sdelan-v-sssr-сделан-в-ссср-made-ussr.html

10Erin E. Arvedlund, « Russian pop star in tune with the U.S.S.R. », The New York Times, 9 mai 2005, https://www.nytimes.com/2005/05/09/world/europe/russian-pop-star-in-tune-with-the-ussr.html

11Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, op. cit., p. 21.

12Galia Ackerman, Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine, Paris éd. Premier Parallèle, 2019.

13« Stalin’s Approval Rating Among Russians Hits Record High – Poll », The Moscow Times, 16 avril 2019, https://www.themoscowtimes.com/2019/04/16/stalins-approval-rating-among-russians-hits-record-high-poll-a65245

14Katarzyna Chawrylo, « Stalin in contemporary Russia: admired and required », Centre for Eastern Studies, 31 octobre 2017, https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-commentary/2017-10-31/stalin-contemporary-russia-admired-and-required#_ftnref15

15« Half of Russian Youth Say They’re Unaware of Stalinist Repressions – Poll », The Moscow Times, 5 octobre 2018, https://www.themoscowtimes.com/2018/10/05/half-russian-youth-say-theyre-unaware-of-stalinist-repressions-poll-a63104

16« Stalin Named World's 'Most Remarkable' Public Figure — Poll », The Moscow Times, 26 juin 2017, https://www.themoscowtimes.com/2017/06/26/stalin-named-worlds-most-remarkable-public-figure-poll-a58262

17« Frescos of Putin, Stalin to decorate new Russian military temple », Georgian journal, 25 avril 2020, https://www.georgianjournal.ge/usa-news/36531-frescos-of-putin-stalin-to-decorate-new-russian-military-temple.html

18Veronika Dorman, « URSS : Denis Karagodine aux trousses des tueurs de son aïeul », Libération, 8 décembre 2016, https://www.liberation.fr/planete/2016/12/08/urss-denis-karagodine-aux-trousses-des-tueurs-de-son-aieul_1533967

19Michel Lefebvre, « Quand le PCF négociait avec les nazis », Le Monde,  9 décembre 2006, https://www.lemonde.fr/societe/article/2006/12/09/quand-le-pcf-negociait-avec-les-nazis_843769_3224.html

20Clémence Jost, « Le directeur des Archives nationales russes démissionne après avoir brisé un mythe de la Seconde Guerre mondiale », Archi Mag, 06 décembre 2016, https://www.archimag.com/archives-patrimoine/2016/12/06/directeur-archives-russes-demissionne-brise-mythe-guerre#:~:text=S'attirant%20l'ire%20du,20%20ans%20les%20Archives%20nationales.

21Benoît Vitkine, « Russie, la mémoire mutilée du goulag », Le Monde, 11 octobre 2019, https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/11/russie-la-memoire-mutilee-du-goulag_6015135_3210.html

22Nicolas Werth, « Il faut sortir de prison l'historien Dmitriev », Libération, 30 janvier 2017, https://www.liberation.fr/debats/2017/01/30/il-faut-sortir-de-prison-l-historien-dmitriev_1545000

23Benjamin Quénelle, « Iouri Dmitriev, l’historien du stalinisme, condamné à treize ans de prison », https://www.la-croix.com/Monde/Iouri-Dmitriev-lhistorien-stalinisme-condamne-treize-ans-prison-2020-09-30-1201116814

24Vladimir Poutine, « Discours du 18 mars 2014 au Kremlin », Outre-Terre, 2014, vol. 4, n° 41, p. 278-291, https://www.cairn-int.info/revue-outre-terre2-2014-4-page-278.htm

25Reuters, « S'il le pouvait, Poutine empêcherait l'effondrement de l'URSS », Challenges, 2 mars 2018, https://www.challenges.fr/monde/s-il-le-pouvait-poutine-empecherait-l-effondrement-de-l-urss_571225

26Florent Georgesco, « Trente ans après la fin du régime soviétique, la Lituanie en proie aux "conflits de mémoire" », Le Monde, 5 novembre 2019, https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/05/en-lituanie-un-passe-qui-fait-des-histoires_6018049_3210.html

27Le gouvernement polonais en exil avait initialement appelé les résistants de Varsovie à libérer leur ville avant l'arrivée de l'Armée rouge, mais Staline lui-même a ordonné à celle-ci de ne pas intervenir pour laisser les Allemands écraser l'insurrection dans le sang.

28Audrey Kichelewski, Les survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah, Paris, Belin, 2018.

29Bruno Tertrais, La Revanche de l'Histoire, op. cit., p. 123.

30Guillaume Gendron, « Un sommet sur la Shoah sur fond de bataille mémorielle », Libération, 22 janvier 2020, https://www.liberation.fr/planete/2020/01/22/un-sommet-sur-la-shoah-sur-fond-de-bataille-memorielle_1774658

31Jean-Baptiste Chastand, « Prague règle ses comptes historiques avec la Russie dans ses rues », Le Monde, 21 avril 2020, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/21/prague-regle-ses-comptes-historiques-avec-la-russie-dans-ses-rues_6037243_3210.html

32Magdalena Hrozínková , Anton Kaimakov, « Prague : un projet de mémorial en l’honneur de l’armée Vlassov suscite la controverse en Russie », Radio Prague International, 11 décembre 2019, https://francais.radio.cz/prague-un-projet-de-memorial-en-lhonneur-de-larmee-vlassov-suscite-la-8113173

33« Czechs expel two Russian diplomats over hoax poison plot », BBC, 5 juin 2020, https://www.bbc.com/news/world-europe-52935146

34Benoît Vitkine et Anne-Françoise Hivert, « La Russie accuse la Finlande de « génocide » durant la seconde guerre mondiale », Le Monde, 28 avril 2020, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/28/la-russie-accuse-la-finlande-de-genocide-durant-la-seconde-guerre-mondiale_6038010_3210.html

35Bruno Tertrais, La Revanche de l'Histoire, op. cit., p. 70.