« Quel avenir pour l’Arménie ? », par Guillaume Lang

Vaincue par l'Azerbaïdjan dans un conflit dissymétrique, abandonnée une nouvelle fois à son sort, l'Arménie fait face à un avenir incertain. Un article écrit par Guillaume Lang.

« Quel avenir pour l’Arménie ? », par Guillaume Lang

En décembre 2017, je me souviens avoir écrit un article sur les raisons profonde de la tension entre Arméniens et Azéri, concluant à l’époque que le climat géopolitique régional et global ainsi que l’inégalité économique croissante entre Arménie et Azerbaïdjan allait aboutir sur le moyen terme a un futur conflit généralisé. Bien que ma vision de l’époque fût correcte, j’ai cependant sous-estimé la capacité de l’Azerbaïdjan à réfléchir sa vision armée de manière asymétrique, une erreur manifestement partagée par le haut commandement Arménien. Aujourd’hui, cette défaite est la responsable de l’une des plus graves crises politique et sociétales que le pays ait pu connaitre depuis on détachement de l’URSS en 1991.

Bien que n’étant pas le sujet de cet article, il est nécessaire aujourd’hui de s’attarder sur les raisons de cet échec, bien que nombres d’analyses aient été effectué sur le sujet, l’une des plus qualitative étant l’essai de Michel Goya sur le sujet dans ses « Enseignements opérationnels de la guerre du Haut Karabakh ».

Parler d’échec dans la guerre de 45 jours ayant opposé l’Arménie a son rival azéri est un euphémisme. Au sortir de la guerre, la quasi-totalité de la république non reconnue du Nagorno Karabakh fut remis aux Azéri, la grande majorité de l’outil militaire arménien fut détruit ou endommagé et les tanks lourds arménien faisant l’apanage de l’armée ne sont plus aujourd’hui que des épaves laissés au bord des routes. La déroute arménienne n’eut pas lieu grâce a l’extraordinaire résilience du peuple arménien, cependant nul doute que la défaite fut totale.

La faute à un armement vieillissant du coté Arménien bien entendu mais pas uniquement. En effet, pour la première fois au monde lors d’un conflit symétrique opposant deux puissances, l’usage des drones fut massif et décisif. La défense Arménienne reposait depuis la fin du premier conflit en 1994 sur l’achat d’équipement défensif et offensif conséquent a la manière de la dissuasion nucléaire française, ainsi que sur la motivation et la résilience de sa milice. Ainsi, l’achat de missiles longue porté étaient un avertissement fait à l’état azéri, le cout provoqué par les destructions éventuelles en Azerbaïdjan par l’Arménie dépasserait le faible gain provoqué par l’invasion du Nagorno. Cependant, afin de remédier à cette situation, l’Azerbaïdjan fit l’acquisition d’importantes batteries anti-missiles ainsi que de drones de détection, permettant l’étouffement rapide des batteries de lancement arménienne. D’une manière plus générale, les drones offensifs ainsi que les drones de surveillance ont totalement annihilé la capacité de réponse anti aérienne arménienne, laissant le ciel et ses avantages aux Azéris, qui n’en demandaient pas tant.

Le 10 novembre, Nikol Pachinian annonce la signature d’un cessez le feu avec l’Azerbaïdjan, sous l’égide des casques bleu russes, les arméniens vont ainsi abandonner la majeure partie du territoire sous leurs contrôles aux Azéris. La seule voie de communication restante entre eux et l’Arménie étant le corridor de Latchin, protégé par les troupes russes présentes sur le terrain. Au-delà de la défaite militaire que cette décision signifiait, c’était aussi un important revers pour le nouveau gouvernement Arménien arrivé au pouvoir lors de la révolution de 2018. Alors que l’appareil d’état arménien, gangréné par la corruption, a montré ses limites lors de l’affrontement, l’acceptation de la défaite par le gouvernement fut vu comme un signe de lâcheté et de trahison par la population. Les opposants politiques de Pachinian, mené par l’intelligentsia expulsée du pouvoir en 2018 représenté par leurs parti « Arménie prospère », ont ainsi démarré une campagne de délégitimation par rapport au gouvernement mené par le premier ministre ainsi que son parti de coalition « Contrat civil ». Le sujet de crispation principal étant l’humiliation infligée à l’Arménie par les accords signé sous l’égide de Moscou.

Ce 20 décembre 2020, une première manifestation réunissant selon les organisateurs environ 25 000 personnes pris place au-devant des sièges gouvernementaux, cette manifestation était accompagnée d’une grève générale supportée par l’opposition gouvernementale, le président arménien Armen Sarkissian ainsi qu’une ainsi qu’une partie de l’appareil d’état resté fidèle au précédent régime.

On reprochait alors au premier ministre d’avoir accepté un accord de paix trop tôt, ou tout du moins, trop humiliant pour l’Arménie. On fustigeait le comportement pro-européen du premier ministre, ayant conduit le gouvernement à souhaiter officiellement une sortie de la sphère d’influence Russe, un partis pris inédit dans un pays traditionnellement attacher aux liens avec le grand frère russe, membre de la communauté des états indépendants (CEI) depuis sa création et ayant comme doctrine officielle une intervention russe en cas de conflit avec toute autre puissance.

De par cette nouvelle doctrine prônée par le premier ministre et son parti, on assiste à un éloignement de la Russie et de l’Arménie, ce qui fut un des facteurs probable dans la décision de l’Azerbaïdjan d’attaquer.  Le parti du premier ministre « Mon pas » ainsi que sa coalition du contrat civil sont les seules entités politiques en Arménie prônant un éloignement de la sphère russe, ce qui crée aujourd’hui encore un schisme profond au sein de la société arménienne.
La politique suivie par le gouvernement était, avant la guerre de 45 jours, majoritairement plébiscité par la population, le prouve l’importante victoire du parti gouvernemental aux élections législative de 2018. L’Arménie avait besoin de changement, d’amélioration tant au niveau sociétal qu’économique, et l’un des piliers de cette politique était la lutte contre la corruption endémique qui paralysait jusqu’à la le pays. Suite a la mise en application de cette politique, l’Arménie fit d’important progrès, tant au niveau du respect des droits de l’homme que de la mise en place d’infrastructures ou de cette même lutte contre la corruption. L’implication des politiques corrompus au plus haut sommet de l’état n’étant plus à prouver, de grands noms de la politique arménienne furent poursuivi et condamné pour corruption, une menace pour les apparatchiks inquiété par ce nouveau tournant de la politique arménienne.

Le conflit de septembre changea la donne. Les Arméniens sont un peuple très attaché a la défense de leurs territoires ainsi qu’à leurs indépendances, ce qui fut comme mentionné auparavant un des éléments clés de leurs doctrines défensives. Alors même que les réformes incrémentées par le premier ministre étaient vu d’un œil favorable par la population, les conséquences directes que furent la perte de la majeure partie du territoire Arménien dans le Nagorno poussèrent la population a changer d’avis par rapport aux changements en cours, et ce particulièrement par rapport à l’éloignement des liens entre la Russie et leurs pays. Ce point du programme de Mr. Pachinian étant déjà soumis a de nombreuses controverses avant le conflit. Le fait est que la Russie a accepté lors du conflit arménien, de sacrifier sa réputation d’alliée fidèle afin de forcer un des pays membre de leurs sphères d’influence à rentrer dans les rangs, ce qui fut chose faite, tout du moins partiellement. La ligne politique gouvernemental arménienne par rapport a la Russie n’ayant officiellement pas changer depuis la fin du conflit. Une politique par exemple illustrée par l’annulation du prêt négocié avec la Russie pour le remplacement de la vieillissante unique centrale nucléaire arménienne par le gouvernement Pachinian.

Mais quelles réponses sur le long terme ? La société arménienne est divisée sur la question. Entre les supporters de Mr. Pachinian, embrassant le changement apporté par ce nouveau gouvernement et ceux plus conservateurs, convaincu de la nécessitée d’entretenir de bonnes relations avec la Russie.

Le point d’orgue de cette contestation, la signature de l’état-major d’une lettre demandant la démission du premier ministre, chose inédite encore en Arménie ou l’Armée occupe un rôle de « grande muette », peu ou prou similaire a celui qu’entretient l’armée française par rapport au gouvernement, a eu lieu le 25 février.

La réaction du premier ministre, qui fut de crier au coup d’état, lui a permis de revenir au centre du jeu politique arménien, en limogeant son encombrant chef d’état-major tout en parvenant a un consensus avec l’actuel président Arménien. Dans le même temps, l’armée assura que les soldats resteraient dans les casernes et ne prendrait pas part au jeu de pouvoir. Le bluff du premier ministre porta ses fruits, bien qu’il dû accepter des élections législatives anticipées ainsi qu’un référendum portant sur le statut semi présidentiel de l’état. Malgré la crise actuelle, Mr. Pachinian a pourtant de très grandes chances de l’emporter, non pas grâce à sa propre popularité, mais plutôt a cause de la haine commune du peuple par rapport a l’opposition.

Si sur le papier, la situation sera donc prochainement résolue, la question demeure. Que deviendront les politiques réformistes du gouvernement avec un premier ministre vu comme le responsable de la défaite ? Changer l’Arménie était déjà un processus compliqué en l’état, mais avec la rue comme ennemie cela risque d’être une entreprise infaisable. Le pays ne sombrera pas dans les affres d’une guerre civile et le gouvernement actuel restera au pouvoir, mais il risque en revanche de se positionner sur une politique bien plus conservatrice dans l’optique de satisfaire ses citoyens désabusés par la défaite. Tout cela alors même que la situation actuelle du pays nécessiterait une méthode de pensée agile, ironiquement basé sur la méthode de pensée azérie.

Guillaume Lang