Une éventuelle surprise stratégique impliquant la Russie se fera presque certainement à l'ombre du nucléaire. La puissance nucléaire russe est à la fois terrifiante et paradoxalement rassurante. Terrifiante, parce que la Russie maintient une forme d'équilibre de la terreur face aux États-Unis avec lesquels elle totalise toujours l'écrasante majorité du stock d'armes nucléaires de la planète, bien que les deux pays aient massivement réduit leurs arsenaux depuis la fin de la Guerre froide. Terrifiante aussi parce que de nombreuses zones d'ombres subsistent concernant l'arsenal et les capacités nucléaires russes, et surtout leurs conditions d'emplois. Ce flou qui entoure la dissuasion nucléaire russe nourrit plusieurs mythes véhiculés dans les médias, mais aussi parfois au sein de la communauté stratégique (universitaires, militaires, think tanks) des pays occidentaux ; nous essaierons ici de déconstruire ces mythes sur la base des faits.

La puissance nucléaire russe est paradoxalement « rassurante » du fait de son potentiel destructeur – probablement le plus vaste au monde. La Russie est en mesure d'infliger des dommages apocalyptiques à l'ensemble des États membres de l'OTAN, laquelle compte trois puissances atomiques capables d'infliger à la Russie des dommages conjoints pires encore : une telle perspective réduit donc les risques d'un affrontement entre forces russes et occidentales. L'argument de la dissuasion nucléaire est d'ailleurs le plus évident et le plus couramment utilisé pour minimiser la possibilité d'un conflit majeur contre la Russie. N'est-ce pas la perspective de la destruction mutuelle assurée qui aurait empêché que la Guerre froide n'évolue en conflit chaud avec une guerre entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie sur le rideau de fer, dans des conditions qui étaient cependant très différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui ? En réalité, les conditions d'emploi de l'arme nucléaire en Russie comme dans les autres pays avec lesquels elle pourrait se retrouver en guerre reposent sur un seuil nucléaire suffisamment élevé pour permettre des affrontements conventionnels de haute intensité jusqu'à un certain niveau. La dissuasion nucléaire de Moscou et celle de ses adversaires potentiels n'éliminent pas tout risque de conflit ouvert, loin de là. Aujourd'hui, la dissuasion nucléaire profite à d'autres formes de conflictualité plus diffuses, y compris entre puissances nucléaires ou alliées à de telles puissances via des guerres par procuration. Demain, des affrontements majeurs pourraient se jouer sous la voûte nucléaire jusqu'à un certain niveau.

Dans un « troisième âge nucléaire » où la menace atomique est revenue à un niveau jamais atteint depuis des décennies, qu'en est-il du risque de voir un conflit majeur contre la Russie atteindre le stade nucléaire ? Ce risque reste difficile à évaluer car il se heurte à de nombreuses inconnues au niveau de l'arsenal et de la doctrine nucléaire russes, car ceux-ci sont très particuliers.

En France, l'arme nucléaire est à la fois la pierre angulaire de notre défense nationale, un des piliers de notre indépendance comme de notre rang à l'international, un démultiplicateur de puissance, et « l'assurance-vie du pays » protégeant nos intérêts vitaux. Arme d'ultime recours, elle est l'ultime rempart qui nous préserve théoriquement de toute menace existentielle en en faisant planer une sur nos ennemis potentiels. L'acquisition par notre pays du feu nucléaire a été l'un des principaux choix politiques de notre histoire récente, entre le traumatisme de la victoire sanglante de 1918 et celui de la défaite écrasante de 1940, notre quête d'indépendance face à Washington et Moscou et celle de préserver un levier de puissance et de grandeur nationale face à notre déclin sur la scène mondiale. Aujourd'hui encore, nous considérons l'arme nucléaire comme une arme à part, une arme politique – la France est d'ailleurs le seul pays du monde dont l'actuel système politique ait été déterminé en partie par le feu nucléaire. Et pas uniquement capacité de dissuasion nous offre un pouvoir égalisateur face à nos adversaires (notre principe de « stricte suffisance », à savoir la conservation d'un arsenal calibré pour assurer la crédibilité de notre dissuasion, se double de celui de la dissuasion « du faible au fort », c'est-à-dire la capacité de tenir tête à un pays bien plus puissant) comme auprès de nos alliés (notre dissuasion indépendante nous confère un statut que n'a pas un proche partenaire comme l'Allemagne, plus puissante que nous sur de nombreux points). Nous voyons l'arme nucléaire comme une arme politique parce que c'est pour nous une arme de non-emploi qui ne serait engagée que dans une situation où la survie de la Nation ou du moins ses intérêts vitaux seraient en jeu.

La Russie a quant à elle une conception très différente de l'arme nucléaire. Voici quelle est l'étendue de la puissance russe dans le domaine de l'atome, sa doctrine, les enjeux stratégiques et la réalité de la menace qui y sont liés.



L'arme nucléaire, « vecteur identitaire » pour Moscou et dernier lien avec son ancien statut de superpuissance


Pour la Russie, l'arme nucléaire est devenue un « vecteur identitaire1», l'un des seuls liens avec la puissance soviétique et un élément de légitimité. Dès la présidence de Boris Eltsine, alors que ses dépenses militaires s'effondraient au même rythme que la qualité de ses forces conventionnelles (l'effort de défense est passé de 7% du PIB en 1990 à 2% à la fin de la décennie2), la Russie a maintenu un effort soutenu dans le domaine nucléaire. Un choix politique qui n'avait rien d'évident : Moscou a donné la priorité au maintien de capacités nucléaires à parité avec Washington, qui n'était supposément plus un adversaire stratégique avec la fin de la Guerre froide, plutôt qu'à l'entretien de forces conventionnelles qui correspondaient bien plus aux menaces envers la sécurité de la Russie (séparatisme, terrorisme, risques de délitement de l’État).

De fait, si la puissance militaire de la Russie n'est aujourd'hui pas plus comparable à celle de l'ancienne URSS qu'à celle des États-Unis, ses capacités nucléaires restent celles d'une superpuissance. L'arme nucléaire confère, on l'a dit, un pouvoir égalisateur à la France dans un monde où son poids s'est réduit ; l'immensité et l'excellence technologique de son arsenal nucléaire offrent de même à la Russie un pouvoir égalisateur face aux États-Unis. La Russie et les États-Unis totalisent toujours 90% des arsenaux nucléaires de la planète (début 2020, la première alignait 1 572 armes stratégiques déployées et 2 740 têtes en réserve, pour un inventaire total de 6732 têtes nucléaires utilisables ; les seconds alignaient respectivement 1 600 armes stratégiques déployées et 2 050 têtes en réserve pour un inventaire total de 5 800 têtes utilisables3). Les États-Unis et la Russie sont globalement à parité s'agissant des armes stratégiques. Mais la Russie distancie largement les États-Unis s'agissant des armes nucléaires tactiques. La Russie en alignerait 1830, contre 230 pour les USA4. Il convient de noter qu'à la différence des arsenaux stratégiques, les arsenaux tactiques russes font l'objet d'une large opacité faute de traités de contrôle et réduction des armements tactiques.

Une idée dominante dans la littérature stratégique occidentale, venue des États-Unis, veut que la Russie disposerait parmi son arsenal tactique de têtes nucléaires de faible puissance qu'elle serait prête à utiliser dans deux objectifs en cas de conflit. Premier objectif, infliger grâce à ces armes de lourds dommages aux forces de l'OTAN sans que celles-ci puissent riposter par des armes nucléaires stratégiques, puisque les conditions d'emploi définies par leurs doctrines nucléaires ne seraient pas réunies. Second objectif, amener l'OTAN à mettre rapidement fin au conflit dans des conditions favorables à la Russie devant le risque d'une escalade nucléaire apocalyptique, dans le cadre d'une supposée doctrine de « désescalade par l'escalade ». Nous verrons que cette affirmation extrêmement répandue doit être remise en cause.



Une puissance nucléaire russe désormais supérieure à celle des États-Unis ?


Toute puissance nucléaire est obsédée par la crédibilité de sa capacité de dissuasion, et la Russie n'échappe pas à cette règle. Mais pour Moscou, cette nécessité se double d'une obsession de maintenir sa crédibilité en tant que superpuissance nucléaire capable de maintenir la parité stratégique avec Washington et de ne pas être reléguée à un second rang. Si les capacités nucléaires russes sont parfois exagérées par des officiels russes comme américains, il apparaît que la Russie a su conserver son rang vis-à-vis de l'Amérique dans ce domaine. La Russie a très largement réussi la modernisation de son arsenal nucléaire, pour l'heure mieux que les États-Unis, malgré quelques retards dans la livraison des SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d'engins) de classe Boreï dont les premiers exemplaires sont entrés en service en 2020, et des reports ou révisions de projets exigeants (missile de croisière stratégique à propulsion nucléaire 9M730 Burevestnik, auquel serait lié l'accident de Nyonoksa d'août 2019, nouveaux ICBM (missiles balistiques intercontinentaux) RS-26 Rubezh, projet suspendu d'ICBM sur rail de type Barguzin).

L'industrie de la défense russe est en voie de finalisation de l'une des armes de nouvelle génération dévoilées par Poutine en mars 2018, le RS-28 Sarmat, un ICBM ensilé (lancé depuis un silo terrestre) qui pourra couvrir au moins 18 000 km à vitesse éclair et porter 10 têtes nucléaires de très haute puissance. Fin 2019, la Russie a mis en service le fameux planeur (missile) hypersonique Avangard, qui a tant fait parler de lui (au point que certains articles en quête d'audience ont affirmé qu'ils permettraient à Vladimir Poutine de « dominer le monde »). Les missiles Avangard peuvent atteindre une vitesse allant de Mach 20 à Mach 27, c'est-à-dire plus de 33 000 km/h, bouleversant ainsi la donne en matière de dissuasion nucléaire. En guise de comparaison, nos missiles mer-sol balistiques stratégiques M51, qui seraient tirés depuis nos sous-marins nucléaires lanceurs d'engins en ultime recours, peuvent atteindre une vitesse équivalente à Mach 15 (18 522 km/h) sur 9 000 km de distance, chaque M51 pouvant contenir dans son ogive 10 têtes nucléaires autonomes. S'il est probable que les États-Unis et la Chine, rattraperont leur retard dans le domaine hypersonique, Moscou y a clairement pris l'ascendant. La Russie devrait produire des Avangard en série à partir de 2021 et chercher à conserver son avantage technologique en misant sur l'innovation.

La Russie va également mettre en service dans les prochaines années des sous-marins capables de lancer la torpille nucléaire intercontinentale autonome Status-6 Poséidon, laquelle pourrait parcourir des milliers de kilomètres en autonomie avant de déclencher une explosion nucléaire de très forte puissance près des côtes pour provoquer un gigantesque tsunami. Unique au monde, cette arme proprement apocalyptique ciblerait notamment les États-Unis, en menaçant les grands centres côtiers comme New York ou Los Angeles ainsi que les bases navales américaines ; elle serait infiniment plus difficile à détecter et intercepter que des missiles aériens, avec le risque pour les États-Unis de subir d'immenses dégâts avant d'activer leur riposte (aucune défense n'arrête un tsunami radioactif de 500 mètres de hauteur...). Du côté de la composante aérienne de sa dissuasion nucléaire, elle poursuit la modernisation de ses bombardiers stratégiques Tu-160M et Tu-95MS, qui seront désormais équipés du missile de croisière thermonucléaire Kh-102, auxquels vont s'ajouter les nouveaux bombardiers Tu-160M2, réputés pour leur furtivité.

Du côté terrestre, les forces russes vont renouer avec l'artillerie nucléaire, conçue à l'époque soviétique pour un emploi sur le champ de bataille : il s'agit d'un véritable tournant dans la perspective d'un potentiel conflit armé. Les forces terrestres vont être équipées dans la première moitié de la décennie d'obusiers auto-tractés 2S7M Malka et de 2S4 Tiulpan modernisés, qui pourront chacun tirer des obus nucléaires. Il s'agit potentiellement d'armes d'emploi qui pourraient viser à renverser la situation sur le champ de bataille en tirant des explosifs nucléaires : soit des têtes de faible puissance dont il n'est pas sûr qu'elles existent ailleurs que dans la tête d'analystes du Pentagone, soit des têtes nucléaires tactiques « classiques », dont l'existence est prouvée. Avec la fin du traité sur les forces nucléaires intermédiaires dont nous parlerons plus loin, la Russie devrait également déployer sur des lanceurs mobiles terrestres Iskander les missiles 9M729 qu'elle est soupçonnée d'avoir développé en violation du défunt traité.

Moscou a largement réussi la modernisation, encore incomplète, de son arsenal et de ses capacités nucléaires, et maintient la parité stratégique avec Washington. Avec le développement des nouvelles armes de destruction massive évoquées plus haut, il est même permis de se demander si la Russie ne dispose pas d'une puissance nucléaire supérieure à celle des États-Unis. Si l'on part du fait que la Russie est en mesure, avec les missiles hypersoniques Avangard et les torpilles nucléaires Status-6 Poséidon, d'effectuer des frappes en premier ou en second qu'aucune défense ne peut arrêter, la réponse est oui. Il faudra aux États-Unis de nombreuses années et des investissements colossaux pour développer des capacités analogues et donc capables de rétablir une forme d'équilibre.



Le rôle déterminant de l'arme nucléaire dans l'histoire et la géopolitique de l'ex-URSS


L'arme nucléaire, on l'a dit, est un « vecteur identitaire » pour la Russie et l'un  de ses derniers liens avec l'ancienne superpuissance soviétique. Elle joue aussi un rôle déterminant dans l'ex-URSS et sa place permet de mieux comprendre certains aspects de l'histoire récente et de la géopolitique de cette région. La Russie, en tant que « gendarme régional » de l'espace post-soviétique5, a immédiatement assumé son rôle d'EDAN (État doté d'armes nucléaires reconnu comme tel par le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires – TNP). Ce rôle a vite été respecté par les autres ex-républiques soviétiques : les 11 États signataires de l'Accord de Minsk du 30 décembre 1991 lui ont conféré le commandement unique des forces stratégique6. Neuf jours plus tôt, au sommet d'Alma-Ata, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan s'étaient engagées à transférer les armes nucléaires présentes sur leur territoire à la Russie7. Mais l'effondrement d'une superpuissance disposant d'un arsenal nucléaire titanesque a posé des problèmes inédits dans l'histoire des relations internationales. Du fait du rôle joué par l'atome militaire au cours de la Guerre froide et de la puissance terrifiante de l'arsenal nucléaire soviétique, la communauté stratégique estime que la dislocation de l'URSS a fait basculer le monde dans un « deuxième âge nucléaire », caractérisé par l'espoir de voir disparaître la bombe atomique8, puis par une réaffirmation de son importance et l'intérêt de nouveaux acteurs (étatiques ou non) pour celle-ci9, avec le risque d'une nouvelle prolifération qui s'est concrétisé au Pakistan, en Corée du Nord et est potentiellement en voie de l'être en Iran dans un futur proche.

D'aucuns ont cru, dans les années 1990, que l'éclatement de l'URSS allait entraîner une vaste prolifération nucléaire, entre trafics d'armes nucléaires, de technologies permettant d'en construire et de matières fissiles, ou risque de voir des « cerveaux » de l'industrie nucléaire soviétique conseiller des États et organisations désireux d'acquérir la bombe. Mais comme le résume Bruno Tertrais : « Les stocks nucléaires des pays d'ex-URSS se sont avérés bien mieux gardés qu'on ne le pensait à la fin de la Guerre froide. [...] Dans l'immense majorité des cas, les fameux trafics nucléaires en provenance de l'Union soviétique sont des escroqueries10 ».Après l'effondrement de l'URSS, quatre ex-républiques soviétiques détenaient sur leur sol des armes stratégiques en quantité : la Russie, la Biélorussie, l'Ukraine et le Kazakhstan. Ces trois derniers États étaient, selon la formule de Scott Sagan, « born nuclear11», détenteurs du feu nucléaire dès le premier jour de leur existence en tant qu’États indépendants. Le Kazakhstan s'est ainsi retrouvé détenteur du quatrième nucléaire arsenal au monde12. Dernier pays à accepter l'indépendance vis-à-vis de l'URSS, ce pays au cœur de la masse eurasienne a d'ailleurs soutenu jusqu'au bout les projets visant à maintenir, ou rétablir, une forme d'union des ex-républiques soviétiques et reste aujourd'hui malgré tout plutôt favorable aux projets eurasiatiques de la Russie. Après son indépendance, le Kazakhstan a défendu le principe d'une sécurité reposant sur une défense collective des États de la CEI,  tardé à créer sa propre armée et demandé le premier à devenir exempt d'armes nucléaires, s'en remettant à la dissuasion russe13. La Biélorussie était sur une ligne similaire, alignée sur la Russie avec laquelle elle allait lancer en 1997 le projet, resté pour l'heure lettre morte, de créer un État commun.

L'Ukraine, elle, s'est immédiatement distinguée par un rapport ambigu à son statut inconfortable d’État born nuclear : elle a véritablement hésité à devenir une puissance nucléaire, ce qui aurait changé l'histoire dans la région, rendant par exemple quasi-impossible l'annexion de la Crimée et l'intervention dans le Donbass. Kiev, qui a suscité des mécontentements en établissant promptement une armée souveraine après la chute de l'URSS, a promis de renoncer à l'arme nucléaire et restitué dès 1991 ses armes tactiques à Moscou14. Mais l'Ukraine n'a pas renoncé immédiatement aux armes stratégiques situées sur son territoire, par crainte de son grand voisin vis-à-vis duquel elle souhaitait sécuriser son indépendance (rappelons, contrairement à ce que l'on entend souvent, que de nombreuses voix s'élevaient déjà à l'époque en Russie pour réclamer des territoires ukrainiens ou un certain droit de regard de Moscou sur les affaires ukrainiennes, notamment celles relatives aux Russes ethniques et aux russophones). Durant l'élection présidentielle de 1991, où l'enjeu de la souveraineté était central, les candidats entretenaient par exemple le flou sur la dénucléarisation effective du pays15.

A l'étranger, certains analystes voyaient d'ailleurs d'un bon œil l'accession de l'Ukraine au rang d'EDAN, à l'instar de John Mearsheimer qui estimait qu'il était dans l'intérêt de la sécurité internationale qu'elle devienne une puissance nucléaire, avec l'Allemagne et le Japon16. Ces partisans d'une prolifération nucléaire vertueuse car contrôlée estimaient que les relations russo-ukrainiennes seraient stabilisées par une capacité de dissuasion réciproque. Outre les forces conventionnelles sur son sol – flotte de la mer Noire incluse, l'Ukraine bénéficiait d'une BITD solide. Après l'éclatement de l'URSS dont elle hébergeait alors 40% du complexe militaro-industriel (appelé VPK), l'Ukraine a hérité d'un CMI riche de 3 500 usines et 54 instituts de recherche, employant 3 millions de personnes17. Mais ses difficultés économiques, couplées à d'énormes dettes notamment vis-à-vis de la Russie, l'empêchaient de nourrir sérieusement une ambition nucléaire. Elle n'entendait conserver d'armes stratégiques que temporairement, pour pouvoir obtenir des concessions diplomatiques, notamment sur son intégrité territoriale. Thierry Garcin évoquait à l'époque un « chantage ukrainien18 ». Grâce notamment à un important travail diplomatique de la part des Occidentaux, la Russie et l'Ukraine ont signé avec d'autres puissances le 5 décembre 1994 le mémorandum de Budapest. Parmi les engagements pris par les différents signataires : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord et les États-Unis d’Amérique réaffirment qu’ils s’engagent à l’égard de l'Ukraine, conformément aux principes énoncés dans l’Acte final de la CSCE [Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe], à respecter l'indépendance et la souveraineté et les frontières existantes de l'Ukraine19 ».

Moscou, par sa signature, s'engageait donc à respecter l'intégrité territoriale de l'Ukraine. En 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée et engagé son soutien armé aux séparatistes du Donbass qui contrôlent dans les faits toute une partie de l'Ukraine orientale, Kiev a rappelé les engagements du mémorandum de Budapest. Ànoter que les États-Unis et le Royaume-Uni s'étant engagés dans ce traité à défendre l'intégrité territoriale et la souveraineté de l'Ukraine, beaucoup ont cru que leur engagement dissuaderait la Russie de mener les actions soi-disant impensables qu'elle a pourtant fini par accomplir ; beaucoup ont cru, aussi, que ces deux puissances interviendraient plus fermement lorsque Moscou a agressé l'Ukraine. Il en a évidemment été autrement. La Russie a ramené en octobre 2001 les dernières têtes se situant en Ukraine20, à une époque où Moscou allait jusqu'à ne pas s'opposer à une adhésion ukrainienne à l'UE ; moins de 13 ans plus tard, elle violait brutalement les accords passés avec Kiev.

Cet épisode illustre la place de l'arme nucléaire dans la vision du monde qu'ont les dirigeants russes : outil de dissuasion capable de défendre l'intégrité de la Russie et ses intérêts vitaux, selon une préoccupation commune à l'ensemble des puissances nucléaires dont la France, l'arme nucléaire est aussi pour le Kremlin un outil de puissance capable d'appuyer au besoin des agressions contre des États dont il méprise la souveraineté. Vladimir Poutine a d'ailleurs affirmé en 201521qu'il avait été prêt, lors de l'annexion de la Crimée, à la confrontation nucléaire dans le cas où des forces occidentales seraient intervenues face aux manœuvres russes. Qu'il ait été ou non disposé à une telle issue, il est d'ailleurs avéré que la Russie a protégé ses troupes par le déploiement de capacités nucléaires. Ceci en dit long sur l'inclination qu'aurait Moscou à mettre le nucléaire dans la balance en cas de crise ou de conflit contre des États européens, même si comme nous le verrons plus loin, il ne faut pas surestimer la possibilité d'un emploi du feu nucléaire par la Russie comme le font hélas un certain nombre d'analystes.



Le retour du péril nucléaire entre instabilité stratégique et course aux armements


Le péril nucléaire a retrouvé une certaine actualité sous différentes formes, parmi lesquelles le risque d'emploi dans le cadre de conflit, comme le montrent plusieurs publications, études et ouvrages récents. Jean-Pierre Dupuy, ingénieur et philosophe qui a entre autres enseigné à Polytechnique et Stanford, donnait en 2019 dans son ouvrage La guerre qui ne peut pas avoir lieu22un regard éclairant sur la réalité de la menace nucléaire à notre époque et sur son aspect philosophique ; Pierre Vandier, dans La dissuasion au troisième âge nucléaire23, (l'expression « troisième âge nucléaire » vient du regretté Christian Malis, disparu en 2017, dans Guerre et stratégie au XXIe siècle24), montrait à quel point l'arme nucléaire était redevenue centrale dans les relations internationales et allait y conserver un rôle majeur dans les prochaines décennies, loin des espoirs soulevés après la fin de la « Guerre froide » et que l'on retrouvait encore dans celui confessé par Obama, au début de son premier mandat, d'un « monde sans armes nucléaires ». Tous continuent de souligner le caractère impensable d'une guerre nucléaire dont personne ne veut quelque soit son ampleur, mais tous confirment aussi, à l'instar de nombreux experts français et internationaux, le retour d'une menace nucléaire qui n'a jamais été aussi élevée depuis des décennies. La menace nucléaire est remontée à son plus haut niveau depuis la fin de la Guerre froide ; symboliquement, l'heure indiquée par la fameuse « Horloge de la fin du monde » du Bulletin of the Atomic Scientists, qui cherche depuis 1947 à illustrer la proximité d'une catastrophe planétaire d'origine humaine, n'a au moment d'écrire ces lignes jamais été aussi proche de minuit, heure symbolisant la fin du monde (23 h 58 min 20 s depuis le 23 janvier 2020).

Parmi les phénomènes concourant à une aggravation de la menace nucléaire, figure la crainte d'une nouvelle course aux armements. Sur le plan conventionnel, celle-ci est une réalité, notamment en ce qui concerne le renforcement des arsenaux russe et chinois (toutes proportions gardées, le réarmement américain est d'une moindre ampleur). Concernant les armes stratégiques, un retour de la course aux armements entre Washington et Moscou n'est pas à exclure. Elle devrait être très différente de celle observée au cours de la guerre froide, en se basant sur la compétition technologique plutôt que sur une compétition quantitative fondée sur la taille des arsenaux. Un tel scénario est avancé notamment en raison du détricotage des traités de contrôle et limitation des armements passés par la Russie et les USA. Beaucoup ont mis cette fragilisation des traités sur le compte de la seule politique internationale de Donald Trump, illustrée entre autres par le (stupide) retrait de Washington de l'Accord sur le nucléaire iranien qui a ruiné l'une des plus grandes avancées diplomatiques de ces 20 dernières années (souhaitons d'ailleurs que l'administration Biden puisse le réintégrer avec l'Iran). Il s'agit en vérité d'un phénomène plus ancien et plus profond, où Russes et Américains ont chacun leur part de responsabilité.

Dès 2002, les États-Unis de George W. Bush s'étaient retirés du traité ABM (Anti-Ballistic Missile), poussant les Russes à se délier dans les faits du traité Start II, jamais appliqué et remplacé par le traité Sort. L'année 2019 a vu la mort du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (dit traité FNI), signé par Reagan et Gorbatchev en 1987, qui était censé permettre l'élimination complète des missiles balistiques et de croisière à charge nucléaire ou conventionnelle et tirés depuis le sol avec une portée comprise entre 500 et 5 500 km. Dès la fin des années 2000, Moscou a émis des critiques récurrentes à la fois contre le non-respect supposé du traité par Washington (développement d'armements interdits par le traité, déploiement de missiles américains ou OTAN en Roumanie et en Pologne) et contre le traité lui-même, critiques considérées comme injustifiées par les alliés des États-Unis dont la France, ainsi que par plusieurs experts indépendants. De leur côté, les États-Unis et leurs alliés ont dénoncé à partir des années 2010 le supposé non-respect par la Russie du Traité FNI, pointant notamment le développement par les forces russes du missile 9M729, jugé non conforme au traité par ses capacités. La Russie a aussi été accusée de violer le traité FNI avec le déploiement dans l'enclave de Kaliningrad de missiles Iskander en réaction aux déploiements américains en Pologne et en Roumanie, qu'elle estimait, on l'a vu, être contraires au traité. Les accusations de développement par la Russie de systèmes d'armes interdits se sont amplifiées entre la fin de la présidence d'Obama et le début de celle de Trump ; il semble que ces critiques étaient justifiées.

Après l'échec des négociations avec Moscou, les États-Unis ont annoncé leur décision (effective en août de la même année) de se retirer du traité le 1er février 2019, suivis le lendemain par la Russie. En mai 2020, les États-Unis annonçaient leur retrait du traité « Ciel ouvert » (Open skies), qui était un acquis diplomatique de l'après Guerre froide. Effectif le 22 novembre 2020, ce retrait américain du traité Ciel ouvert a été suivi le 16 janvier 2021 par celui de la Russie, enlevant tout intérêt à cette avancée diplomatique. À la fin du traité FNI et aux retraits américain puis russe du traité Ciel ouvert s'est ajoutée sous la présidence de Donald Trump la crainte d'un non-renouvellement ou d'une non-extension partielle du traité New Start signé en 2010 et entré en vigueur en 2011, qui devait initialement expirer le 5 février 2021. L'arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden en janvier 2021 a cependant permis de sauver in extremis ce traité qui avait été l'un seuls acquis du reset des relations américano-russes sous Obama, en le prolongeant pour cinq ans ; notons qu'à partir de l'automne 2019, la Russie s'était globalement montrée plus disposée à renouveler New Start que les États-Unis. Concernant la disparition du traité FNI, rien ne montre cependant qu'un traité similaire pourrait voir le jour dans un futur proche. Ànoter que les États-Unis comme la Russie tirent leur épingle du jeu de la fin de ce traité : les États-Unis, soucieux comme la Russie d'inclure la Chine dans les traités de contrôle des armements auxquels elle n'est aucunement soumise, veulent retrouver des marges de manœuvre face à cette dernière dans le développement d'armements interdits par les traités avec Moscou ; la Russie, elle, peut développer plus librement des armes sur lesquels elle travaillait sans doute déjà en dépit de ses engagements.

Sur ce dernier point, la Russie a une longueur d'avance sur les États-Unis qui n'ont semble-t-il pas travaillé sur des systèmes d'armes interdits par les traités, et ceci en grande partie du fait du comportement américain qui aura donné à Moscou une forme de prétexte. Cependant, il est très peu probable que la Russie cherche à s'engager dans une course à la taille des arsenaux, qui serait à la fois coûteuse, inutile et ingagnable face aux ressources américaines. On peut supposer qu'elle cherchera plutôt à développer au maximum des capacités capables de menacer l'avantage technologique des Occidentaux, comme elle le fait déjà avec succès dans certains domaines dont le nucléaire. Une nouvelle course à la taille des arsenaux nucléaires entre Russie et États-Unis est donc improbable à terme ; l'issue la plus sérieuse (et la plus souhaitable) dans les prochaines décennies pourrait bien être une poursuite du désarmement nucléaire quantitatif auxquels se livrent les deux pays depuis les années 1980. La Russie s'est en effet montrée désireuse de renouveler les traités de contrôle des armements sur ce point, et devrait se contenter de développer les types d'armes auparavant interdits par le traité FNI.



Comment et dans quelles circonstances la Russie emploierait-elle le feu nucléaire ?


Il nous faut nous pencher à présent sur les conditions dans lesquelles Moscou pourrait sérieusement en venir à utiliser l'arme nucléaire. En juin 2020, avec la signature par Poutine de l'oukase présidentiel n° 355 intitulé « Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire »25, la Russie a publié pour la toute première fois de son histoire une explication publique détaillée de sa doctrine de dissuasion nucléaire, en produisant un document comparable à la Nuclear Posture Review américaine ou aux discours des présidents français sur la dissuasion nucléaire de notre pays. La doctrine nucléaire russe était jusqu'ici connue via les documents résumant la doctrine nucléaire du pays dans tous les domaines, les déclarations du Kremlin, ou tout simplement les priorités du ministère russe de la Défense. Le texte rappelle sans surprise que la dissuasion nucléaire russe est fondamentalement défensive, visant à empêcher une agression contre la Russie ou ses alliés. Elle vise aussi à « réduire la menace nucléaire et ne pas laisser les relations inter-étatiques se dégrader au point de provoquer des conflits militaires, y compris nucléaires ». La doctrine nucléaire russe met aussi en avant la dissuasion conventionnelle (c'est-à-dire la capacité de dissuader l'adversaire par des forces conventionnelles suffisantes), qui doit retarder l'escalade nucléaire. La doctrine russe rendue publique expose également une notion d'intentionnalité, renvoyant aux États pouvant adopter des actions hostiles envers la Russie, et dessine assez clairement le profil d'un potentiel adversaire qui correspond à celui des États-Unis ou de l'OTAN. Comme le note une analyse de la doctrine nucléaire russe par IDN (Initiatives pour le désarmement nucléaire), « grâce à cette précision, la Chine, qui ne fait pas montre d’intentions hostiles envers Moscou malgré ses capacités militaires, n’est pas considérée comme un danger militaire26 » ; dans sa note pour la FRS (Fondation pour la recherche stratégique), Isabelle Facon estime également que « cela permet, en passant, de préserver le partenariat stratégique avec Pékin ». Igor Delanoë, observe que « ce texte tend à confirmer que dans sa relation à la Chine, le Kremlin privilégie les intentions sur les capacités27 », ce qui est un signe de l'ampleur du rapprochement avec Beijing. Comme le note à nouveau Isabelle Facon, la nouvelle doctrine nucléaire russe liste parmi les potentielles menaces militaires « pour la neutralisation desquels est réalisée la dissuasion nucléaire »de nombreuses problématiques non liées aux armements nucléaires mais qui selon Moscou peuvent mettre en danger la crédibilité de sa dissuasion. La doctrine rendue publique en 2020 avance que « la Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser des armes nucléaires en réponse à l’utilisation d’armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive contre elle et/ou ses alliés, ainsi qu’en cas d’agression contre la Fédération de Russie utilisant des armes conventionnelles, lorsque l’existence même de l’État est menacée28 ».

Ce dernier point, celui d'une agression conventionnelle menaçant l'existence même de l'État russe, est très important pour différentes raisons. D'abord parce qu'il ouvre la possibilité d'employer des armes nucléaires en premier face à un adversaire qui n'y aurait pas recours. Surtout, parce qu'il repose sur une hypothèse suffisamment floue pour être sujette à différentes interprétations. Si la menace envers l'existence même de l’État s'amalgame à une menace contre le régime actuel, qui pourrait par exemple menacer de s'effondrer face au risque d'une lourde défaite militaire qui ne laisserait comme seule alternative qu'une débâcle qui délégitimerait le pouvoir, le seuil d'emploi de l'arme nucléaire serait très bas. Or, ce sera sans doute le cas, puisque l’État russe se confond largement avec le système Poutine et que ses dirigeants entendent perpétuer cette situation. Un conflit d'ampleur contre l'OTAN devrait vite déboucher sur un renforcement massif des forces de l'Alliance, sauf dans le cas d'un conflit plus large impliquant une Chine qui forcerait les États-Unis à déployer plus de moyens en Asie-Pacifique. Outre une attaque conventionnelle menaçant l'existence même de l’État, la doctrine nucléaire russe liste trois scénarios d'emploi de l'arme atomique, lesquels n'impliquent pas forcément l'emploi par l'ennemi du feu nucléaire comme le remarque l'analyse de l'IDN. Là aussi, on peut en retirer deux enseignements inquiétants : l'ambiguïté du seuil nucléaire énoncé par la doctrine nucléaire russe, et l'inclination que pourrait avoir la Russie, qui ne dispose pas d'une doctrine de « non-emploi en premier » de l'arme nucléaire, à utiliser celle-ci.

Il faut cependant nuancer une idée très répandue depuis son apparition aux États-Unis, qui voudrait que la Russie dispose d'une doctrine de « désescalade par l'escalade » ou « escalade pour la désescalade ». Cette doctrine consisterait en l'emploi d'armes nucléaires de faible puissance pour gagner une guerre contre les forces de l'OTAN en annulant l'avantage qu'auraient celles-ci sur le terrain, ou dans le but d'effrayer les Occidentaux qui préféreraient mettre fin au conflit dans des conditions favorables à la Russie plutôt que de risquer un holocauste nucléaire. Désormais dominante dans les études sur la dissuasion nucléaire russe, en tout cas dans le monde anglo-saxon, cette théorie repose en réalité sur des bases faibles qui ne résistent pas à un minimum d'investigation et de contre-argumentation. Bruno Tertrais29et Emmanuelle Maître30l'ont chacun démontré dans des études qu'ils ont consacré à cette question si essentielle qu'elle est devenue l'une des bases de la nouvelle posture nucléaire américaine. La doctrine de « l'escalade pour la désescalade » est très probablement l'un de ces mythes qui naissent au Pentagone ou dans des think tanks américains pour faire correspondre des menaces stratégiques réelles ou fantasmées aux besoins du complexe militaro-industriel et de la politique étrangère des États-Unis. L'emploi d'armes nucléaires de faible puissance pour écraser les troupes de l'OTAN ne semble pas davantage envisagé par les Russes, à supposer que de telles armes existent (la présence dans l'arsenal russe d'un grand nombre d'armes nucléaires tactiques dont probablement des systèmes nucléaires de théâtre, employables sur le champ de bataille, est en revanche une réalité). Comme l'avance Igor Delanoë, la doctrine nucléaire russe publiée en 2020 évoque dans son article 4 une forme de principe d'escalade pour la désescalade, mais celui-ci se limite à la dissuasion, dans sa fonction « d’empêcher l’escalade d’actions militaires et en permettre la fin dans des termes favorables à la Russie et/ou à ses alliés31 ». Autrement dit, la doctrine de l'escalade pour la désescalade se limiterait à l'avertissement atomique. C'est la seule perspective d'un emploi de l'arme nucléaire qui doit aux yeux de Moscou permettre d'éviter l'ascension aux extrêmes, pas l'emploi lui-même. Il y a une différence avec le fait de larguer des bombes nucléaires, a fortiori sans préavis !

La nouvelle doctrine nucléaire russe parle aussi de garantir que l'issue d'une crise ou d'un conflit puisse se faire dans des « conditions acceptables », non plus dans des « conditions favorables » comme mentionné par la doctrine militaire de 2014 : on est donc ici dans la défense des intérêts, pas dans une logique « escalate to win » (provoquer l'escalade du conflit pour gagner sur le plan militaire ou politique) contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre dans la communauté stratégique anglo-saxonne. Si la doctrine nucléaire russe permet l'usage d'armes nucléaires dans des conditions ambiguës avec un seuil nucléaire assez bas, il apparaît que l'on surestime trop souvent la volonté de Moscou d'employer le feu nucléaire dans des circonstances qui ne seraient pas liées à la défense de l'intégrité de la Russie et de ses intérêts vitaux.




Au global, la Russie a réussi son pari de rester une superpuissance nucléaire capable de rivaliser avec les États-Unis dans ce domaine. Tout en poursuivant la réduction de ses arsenaux dans le cadre des traités de contrôle et de réduction des armements, elle a mené avec la brio la modernisation de ses armes nucléaires et en développe de nouvelles qui lui permettent de prendre une avance certaine dans des domaines tels que les véhicules hypersoniques. Elle met ses capacités au service d'une dissuasion fondamentalement défensive, mais aussi, au besoin, d'une politique impérialiste agressive dans l'espace post-soviétique, comme l'a montré l'exemple ukrainien. Il est également probable que la Russie ait violé le traité sur les forces nucléaires intermédiaires en développant un système d'armes interdit par celui-ci (les États-Unis ayant potentiellement violé eux-mêmes ce traité par le déploiement d'armements menaçant la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe en Pologne et en Roumanie, mais cette idée est assez largement rejetée au sein de la communauté stratégique occidentale). Avec la fin de ce traité, elle pourra mener à bien le développement de ces armements de haute technologie.

Cependant, la Russie n'a pas intérêt à une nouvelle course aux armements que pourrait entraîner le délitement des traités de contrôle et de maîtrise des armements, délitement dont les États-Unis sont les principaux responsables. Elle s'est montrée favorable à un renouvellement de ces traités et continue de les respecter à l'exception de l'ex-traité FNI. Enfin, la Russie affiche dans sa doctrine nucléaire des conditions d'emploi sur certains points ambigus, avec un seuil nucléaire dangereusement bas ; elle n'a de plus pas de doctrine de non-emploi en premier et se montre encline à utiliser l'arme nucléaire dans des scenariioù ses adversaires potentiels ne l'emploieraient pas. Il apparaît cependant que la volonté qu'aurait la Russie de recourir au feu nucléaire est très souvent exagérée. La soi-disant doctrine russe de « désescalade par l'escalade » telle que définie outre-Atlantique s'avère être un mythe : la seule chose qui se rapproche d'un tel concept dans la doctrine nucléaire russe repose uniquement sur la menace, fût-elle précoce, de l'utilisation d'armes nucléaires et non sur leur emploi. Quant aux têtes nucléaires de faible puissance dont disposerait la Russie dans ce but d'après le Pentagone, les preuves de leur existence se font toujours attendre ; la seule certitude est que la Russie conserve un arsenal tactique à la fois plus vaste et plus varié que celui des États-Unis, et qu'elle pourrait utiliser des armes tactiques sur le champ de bataille comme le montre le développement d'une nouvelle artillerie nucléaire et de possibles capacités nucléaires de théâtre. En revanche, elle ne se servirait de telles armes que dans des conditions extrêmes éloignées de celles dont parlent des observateurs américains apparemment plus soucieux d'instrumentaliser la menace nucléaire russe pour le compte du Pentagone que de faire preuve de rigueur dans leurs analyses ; ceux qui se font le relais, y compris en France, de tels mythes sans fondements devraient creuser leurs sources.

Quoiqu'il en soit, si la puissance nucléaire russe a de quoi inquiéter (n'est-ce pas sa raison d'être, comme pour tout outil de dissuasion nucléaire ?), le risque que Moscou s'engage dans un conflit nucléaire reste extrêmement faible à la différence du risque d'un affrontement conventionnel en Europe. Le principal risque réside dans le scénario, décrit plus haut, où le régime russe verrait son existence menacée par l'adversaire au point d'estimer que l'existence de l’État russe qui se confond la sienne soit également en jeu : la possibilité d'un recours, même limité, à l'arme nucléaire, ne peut être exclue dans de telles conditions qui restent très hypothétiques. Enfin, il convient de garder à l'esprit cet élément essentiel : la dissuasion nucléaire, si elle devrait prévenir la radicalisation d'un potentiel conflit entre la Russie et ses voisins européens, n'est pas de nature à empêcher l'éclatement d'un tel conflit, lequel pourrait se jouer sous le seuil nucléaire jusqu'à un certain point.

Aurélien Duchêne

Sources et notes :

1Jean Géronimo, préface de Jacques Sapir, La pensée stratégique russe, guerre tiède sur l'échiquier eurasien, Alfortville, éditions SIGEST, coll. « Vie politique », 2012, p. 57.

2Jean-Sylvestre Mongrenier, La Russie menace-t-elle l'Occident ?, Paris, Choiseul, 2009, p. 131-132.

3Hans M. Kristensen, Matt Korda, « Status of World Nuclear Forces », Federation of American Scientists, février 2020, https://fas.org/issues/nuclear-weapons/status-world-nuclear-forces/

4Hans M. Kristensen, Matt Korda, « Tactical nuclear weapons, 2019 », Bulletin of the Atomic Scientists, 75:5, p. 252-261, https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/00963402.2019.1654273

5Charles Zorgbibe, Histoire de l'OTAN, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, p. 243.

6Jean-Baptiste Duroselle, André Kaspi, Histoire des relations internationales de 1945 à nos jours, t. 2, Paris, 2009 (15e édition), p. 432.

7Charles Zorgbibe, Histoire de l'OTAN, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, p. 246.

8Pierre Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, Paris, Éditions du Rocher, 2018, p. 29.

9Thérèse Delpech, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle : comment aborder une nouvelle ère de piraterie stratégique, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 25.

10Bruno Tertrais, La menace nucléaire, Paris, Armand Colin, 2011, p. 29.

11Scott D. Sagan, Kenneth W. Walz, The Spread of Nuclear Weapons, A Debate Renewed, New York, W. W. Norton & Company, 1995, rééd. 2003, p. 169.

12Julien Thorez (dir.), L'Asie centrale, des indépendances à la mondialisation, Paris, Ellipses, 2015, p. 62.

13Jean Radvanyi (dir.), Les États postsoviétiques : identités en construction, transformations politiques, trajectoires économiques, Paris, Armand Colin, 2003, p. 161.

14Andreas Kappeler, trad. Guy Imart, Petite histoire de l'Ukraine, Paris, Institut d’Études Slaves, 1997, p. 201.

15Roberte Berton-Hogge (dir.), La fin de l'URSS, héritages d'un empire, Paris, La documentation française, 1992, p. 57.

16Scott D. Sagan, Kenneth W. Walz, The Spread of Nuclear Weapons, A Debate Renewed, New York, W. W. Norton & Company, 1995, rééd. 2003, p. 47.

17Annie Daubenton, Ukraine, l'indépendance à tout prix, Paris, Buchet/Chastel, 2009 (rééd. 2014), p. 103.

18Thierry Garcin, L'avenir de l'arme nucléaire, Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 132.

19Ukraine, Fédération de Russie, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord et États-Unis d'Amérique, « Mémorandum d'assurances de sécurité dans le cadre de l'adhésion de l'Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Budapest, 5 décembre 1994 », site de l'ONU pour la Collection des Traités, p. 3, https://treaties.un.org/doc/Publication/UNTS/No%20Volume/52241/Part/I-52241-0800000280401fbb.pdf

20Grégory Boutherin, La lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, Paris, La Documentation française, coll. « Monde européen et international », 2007, p. 107.

21Thomas Grove, Henri-Pierre André, Jean-Stéphane Brosse, « Poutine était prêt à une confrontation nucléaire sur la Crimée », Capital, 16 mars 2015, https://www.capital.fr/economie-politique/poutine-etait-pret-a-une-confrontation-nucleaire-sur-la-crimee-1020816

22Jean-Pierre Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu : Essai de métaphysique nucléaire, Paris, Desclée de Brouwer, 2019.

23Pierre Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, op. cit.

24Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Paris, Fayard, 2014.

25Isabelle Facon, « Une doctrine nucléaire pour la Russie », Fondation pour la recherche stratégique, juin 2020, https://www.frstrategie.org/programmes/observatoire-de-la-dissuasion/une-doctrine-nucleaire-pour-russie-2020

26Solène Vizier, « Russie : décryptage de la nouvelle doctrine nucléaire russe », site de l'association Initiatives pour le désarmement nucléaire, 30 juin 2020, https://www.idn-france.org/2020/06/russie-decryptage-de-la-nouvelle-doctrine-nucleaire-russe/

27Igor Delanoë, « Analyse de la Doctrine nucléaire de la Russie. Note de l’Observatoire franco-russe », site de l'Observatoire franco-russe, 4 juin 2018, p. 10, https://www.obsfr.ru/fileadmin/Policy_paper/Analyse_de_la_Doctrine_nucleaire_de_la_Russie._Note_de_l_Observatoire_franco-russe._Lundi_le_8_juin_2020.pdf

28Ibid.

29Bruno Tertrais, « L'arsenal nucléaire russe : ne pas s'inquiéter pour de mauvaises raisons », Note de recherche n° 55 – 2018, site de l'IRSEM, 4 juin 2018, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2423/NR_IRSEM_n55_2018.pdf

30Emmanuelle Maître, « "Escalade to De-escalate" : interrogations sur l’existence du concept dans la doctrine nucléaire russe », Observatoire de la Dissuasion – Bulletin n°49, site de la Fondation pour la recherche stratégique, décembre 2017, p. 6, https://www.frstrategie.org/sites/default/files/documents/programmes/observatoire-de-la-dissuasion/bulletins/2017/49.pdf

31Igor Delanoë, « Analyse de la Doctrine nucléaire de la Russie. Note de l’Observatoire franco-russe », op. cit., p. 7.