Dépenses militaires et industrie de défense sous-estimées : pourquoi la Chine et la Russie sont bien plus fortes qu'il n'y paraît

Dépenses militaires et industrie de défense sous-estimées : pourquoi la Chine et la Russie sont bien plus fortes qu'il n'y paraît

« Pour soutenir la guerre, trois choses sont nécessaires  : de l’argent, de l’argent, encore de l’argent1 », aurait déclaré au roi Louis XII le condottiereet maréchal de France Gian Giacomo Trivulzio. L'effort de défense n'est pas seulement l'un des piliers de la puissance militaire, il en est devenu l'un des meilleurs indicateurs à l'international. De la même manière que la hiérarchisation des puissances économiques se fait généralement en fonction du classement des pays par leur produit intérieur brut, les puissances militaires sont souvent rangées selon les dépenses militaires. Le recours à des éléments quantitatifs (puissance de feu, matériel en dotation, effectifs) et qualitatifs (capacité de projection, modernité et maîtrise du matériel, expérience du feu, combativité et formation des troupes, capacité opérationnelle, compétences diverses...) permet d'affiner les innombrables comparaisons internationales, en évaluant les capacités militaires réelles de chaque pays bien mieux que le simple montant de leurs budgets de défense.

Dans le cas français, ces éléments sont à notre avantage, puisqu'ils concourent à ce que la France devance des États aux dépenses supérieures dans la hiérarchie des puissances militaires, hiérarchie qui conditionne en grande partie notre rang international. Mais dans le cas de la Chine et de la Russie, l'écart béant avec les États-Unis (voire avec leurs principaux alliés) en termes de dépenses militaires sert souvent à relativiser la puissance réelle de ces deux pays. En ce qui concerne la Chine, la progression des dépenses de défense est l'indicateur le plus commode (et donc le plus couramment utilisé) pour mesurer le rattrapage militaire du pays sur les États-Unis. A contrario, l'ampleur de l'écart entre les dépenses de Beijing et celles de Washington conduit nombre d'observateurs à dire que le rattrapage chinois n'est pas pour demain et que l'hégémonie américaine a de beaux jours devant elle. S'agissant de la Russie, la progression rapide des dépenses de défense a également été utilisée comme un indicateur du redressement militaire du pays. Mais leur montant, dérisoire en comparaison du gigantisme des dépenses militaires occidentales, sert aussi souvent à minimiser la puissance militaire de la Russie.

C'est d'ailleurs l'un des arguments les plus répandus pour décrédibiliser l'idée que Moscou ferait peser une quelconque menace sur ses voisins européens : les dépenses militaires russes, bien que parmi les plus élevées au monde après plus de quinze ans de forte croissance, ne pèsent pas grand chose face aux dépenses cumulées des différents États européens et surtout face à celles des États-Unis. Avec un budget militaire proche de celui de pays comme la France, l'Allemagne ou le Royaume-Uni et dix fois inférieur à celui de Washington, comment la Russie pourrait-elle représenter une quelconque menace ? Cet argument se retrouve aussi bien dans la bouche des détracteurs du Kremlin, pour relativiser la réalité de la puissance dont se vante celui-ci, que dans celle de ses défenseurs, qui voient dans la faiblesse des dépenses militaires russes vis-à-vis de celles de l'OTAN une preuve que la Russie serait injustement instrumentalisée comme un danger par des dirigeants occidentaux cyniques ou tout simplement mal informés.

De même, on entend souvent que la force dont Moscou fait étalage reposerait sur des bases bien fragiles au motif que l'économie russe ne serait pas capable de soutenir un effort de défense aussi massif. En menant une politique de puissance au-delà de ses moyens, la Russie courrait même le risque de se ruiner comme l'URSS auparavant : elle n'aurait donc à terme le choix qu'entre revoir à la baisse ses ambitions stratégiques, et sacrifier son économie sur l'autel de la puissance. Le fait que les dépenses militaires russes, qui avaient explosé entre 2000 et 2015, voient leur progression stagner est d'ailleurs vu par certains analystes comme la preuve que la Russie aurait déjà atteint un plafond, voire qu'elle tendrait vers une réduction de son effort de défense (dans le dilemme décrit à l'instant, Moscou aurait donc choisi la première option).

En réalité, comme nous allons le voir, la Russie consacre à sa puissance militaire des moyens bien plus élevés qu'on ne le dit souvent. Les statistiques qui placent la Russie à des niveaux de dépenses militaires proches des nôtres se basent sur des modes de calcul inadaptés à un pays aussi différent et qui ne reflètent pas la réalité de la puissance russe. Cet effort de défense est aussi plus soutenable financièrement que couramment admis, et les structures de l'économie russe elles-mêmes favorisent le maintien d'une politique militariste sur le long terme, malgré le souci des dirigeants russes de mieux répondre aux attentes économiques de la population dans un contexte budgétaire difficile.

Il en va de même pour la Chine, toutes proportions gardées : les dépenses militaires chinoises, qui ont explosé au rythme d'une économie en croissance forte et continue, sont elles aussi sous-estimées à plusieurs niveaux. Plus précisément, c'est le niveau de ce que la Chine est capable de financer pour ses forces armées qui doit être sérieusement réévalué. Beijing entretient d'ores et déjà une puissance et des capacités militaires supérieures à ce que laissent penser la comparaison de son effort de défense avec les États-Unis ; sur ce point, la Chine est d'ailleurs bien plus avancée dans son effort de rattrapage sur le rival américain qu'il n'y paraît. C'est ce que nous allons démontrer ici.



Les dépenses militaires russes et chinoises sont sous-estimées par les statistiques couramment employées


S'agissant des dépenses militaires, la Russie ne fait pas le poids face aux Occidentaux : sa position dans le rapport de force relève confine même au ridicule, si l'on en croit les classements internationaux de référence. En 2021, selon les estimations de l'OTAN2, les dépenses des États européens membres de l'Alliance atlantique étaient de 336,6 milliards de dollars (prix et taux de change constants), auxquels s'ajoutaient 26,5 milliards pour le Canada et plus de 811,1 milliards pour les États-Unis. Des montants qui prennent en compte par la forte inflation de 2021, mais pas au point de changer les ordres de grandeur. Selon le rapport du Stockholm International Peace Research Institute d'avril 20213, la Russie figurait en 2020 dans le top 5 des plus gros budgets militaires, en quatrième position avec un budget de 61,7 milliards en hausse de 2,5% par rapport à 2019, très loin derrière les États-Unis (778 milliards) ou l'Europe occidentale (273 milliards). L'édition 2021 du célèbre « Military balance » édité par l'International Institute for Strategic Studies estimait quant à elle4les dépenses militaires russes à 60,6 milliards de dollars contre 738 pour les États-Unis, 193,3 pour la Chine, 61,5 pour le Royaume-Uni et 55 pour la France. Malgré le poids des dépenses militaires russes et leur progression constante depuis le début du millénaire, il n'y aurait donc pas lieu de s'inquiéter. Sauf que les données citées plus haut, que l'on retrouve le plus souvent dans le débat public, ne sont pas les mieux indiquées s'agissant de la Russie et par extension de la Chine. Elles sont même trompeuses.

Tout d'abord, parce qu'il vaut mieux calculer le budget militaire russe en parité de pouvoir d'achat (PPA), et non en valeur nominale. Le recours à la parité de pouvoir d'achat est d'abord un bon indicateur pour rendre compte de la taille réelle des économies dans la mondialisation. Si l'on raisonne en termes de PIB nominal, la Russie n'était en 2019 qu'au onzième rang mondial, cinq places derrière notre pays. Mais en parité de pouvoir d'achat, la Russie, dont on entend souvent qu'elle est un nain économique, avait en 2019 le sixième produit intérieur brut au monde, quatre places devant la France5. Disons-le d'emblée, le recours à la parité de pouvoir d'achat n'est pas sans défauts : elle conduit notamment à une surestimation de la puissance économique de géants démographiques encore largement pauvres comme l'Inde ou l'Indonésie, dont le poids est à l'inverse sous-estimé par le PIB nominal qui reste un indicateur pertinent pour d'autres raisons. Quelles que soient ses limites s'agissant de la comparaison entre les économies des différents pays, la PPA est particulièrement appropriée pour évaluer le niveau des dépenses militaires. Dans Vers la guerre : l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, Graham Allison cite un propos que lui a confié le grand économiste Stanley Fisher : « Si l'on souhaite comparer la taille de plusieurs économies nationales […]notamment en vue d'évaluer le potentiel militaire relatif, alors, en guise de première approximation, le meilleur critère reste la PPA. Elle évalue le nombre d'appareils, de missiles, de navires, de marins, de pilotes, de drones, de bases et autres matériels militaires que peut s'offrir un État et le prix auquel il devra les payer dans sa monnaie6 ». Il s'agit là d'un excellent résumé des avantages de la parité de pouvoir d'achat. L'IISS cité plus haut partage cet avis : « Le recours à la PPA est particulièrement indiqué dans le cas de la Chine et de la Russie7 ».

Qu'en est-il justement des dépenses militaires russes et chinoises avec un tel mode de calcul ? En France, un tableau produit par Ministère des Armées estime qu'en montants convertis aux taux de parité de pouvoir d'achat, le budget militaire de la Russie était en 2019 de 117,6 milliards d'euros, contre 44,3 pour la France et 48,2 pour l'Allemagne8. Soit plus de 130 milliards de dollars à l'époque. D'autres estimations donnent des montants plus élevés encore. Selon Michael Kofman (un analyste militaire reconnu pour sa pondération et ses publications relativisant certains aspects de la « menace russe » exagérés par des think tanks ou médias américains), le budget militaire de la Russie serait en parité de pouvoir d'achat près de trois fois supérieur à ce qui est présenté dans les statistiques internationales, grimpant à 150 voire 180 milliards de dollars9. Richard Connolly, de l'University of Birmingham & Chatham House, chiffrait dans une étude pour le Center for Naval Analyses l'effort de défense russe à 159 milliards de dollars10en 2019.

Le constat vaut aussi pour la Chine. En valeur nominale, le budget militaire chinois en 2020 était d'après l'IISS11de 193,3 milliards de dollars, contre 738 milliards pour les États-Unis ; d'après le SIPRI, les dépenses des deux États s'élevaient respectivement à 252 et 778 milliards de dollars12. Au vu d'un tel écart, on mesure l'étendue du chemin qu'il reste à parcourir à la Chine. Mais calculé en parité de pouvoir d'achat, ce qui permet comme nous l'avons dit de mieux rendre compte de la réalité, l'effort de défense chinois est beaucoup plus élevé. Selon les statistiques du Ministère des Armées, le budget militaire chinois calculé en parité de pouvoir d'achat était, pour l'année 2019, de 400,4 milliards d'euros13. En y additionnant les 117,6 milliards du budget militaire russe en PPA, le total russo-chinois se montait en 2019 à 518 milliards d'euros, contre 577,5 milliards pour le budget américain. Comme le détaillait Peter Robertson, professeur à l'University of Western Australia, le montant des dépenses militaires chinoises en PPA est possiblement déjà l'équivalent de 75% de celui des dépenses militaires américaines14. Le temps où les dépenses du Pentagone devançaient de très loin celles des puissances rivales de Washington est révolu. Certes, l'écart reste béant et l'est plus encore en incluant les alliés des États-Unis, mais la supériorité des dépenses militaires combinées des membres de l'OTAN hors-États-Unis fait trop souvent office de trompe-l'œil.

Les statistiques les plus récentes montrent qu'en dépit d'un ralentissement de la croissance des dépenses militaires russes, les dépenses militaires de Beijing et Moscou ont encore considérablement augmenté en parité de pouvoir d'achat – dans le cas russe, cette dynamique traduit probablement la consolidation technologique des armées et des industries de défense, qui produisent désormais en quantité des matériels de nouvelle génération pour des coûts plus maîtrisés. En 2021, les données en PPA de The Economist évoquaient des dépenses chinoises s'élevant à près de 600 milliards de dollars et des dépenses russes à 177 milliards15. Selon d'autres sources confirmant l'idée d'un budget chinois proche de 600 milliards de dollars, le budget russe serait en réalité proche de 200 milliards16. D'après d'autres sources encore et selon les modes de calcul utilisés, le budget militaire chinois est compris entre 228 et 433 milliards de dollars, et le budget russe entre 66,5 et 159 milliards, le budget militaire américain, qui sert de valeur de référence, restant à 643 milliards de dollars (par comparaison, le budget français est compris entre 46 et 54 milliards)17.

S'ajoute le fait que le régime chinois masque une partie de ses dépenses militaires :les dépenses réelles sont notoirement supérieures aux dépenses officielles, comme le soulignait encore une étude du SIPRI en 202118. Est-ce pour cultiver l'image d'un pays consacrant à sa puissance militaire une part bien plus faible de sa richesse nationale que les États-Unis, l'effort de défense officiel de la Chine étant comparable à celui des grands pays européens en pourcentage du PIB ? Il semble que la Russie sous-évalue également ses dépenses militaires, dans des proportions certes moindres que la Chine et pour des raisons différentes que nous ne creuserons pas ici. Au sujet de ces dépenses militaires occultées, Michael Kofman avançait dans un entretien avec Maxime Trudolyubov que son estimation d'un budget russe s'élevant à 150-180 milliards de dollars en PPA était « conservatrice », puisque « compte tenu des dépenses militaires cachées ou obscurcies, la Russie pourrait bien atteindre environ 200 milliards de dollars19 »de dépenses militaires. Quoiqu'il en soit, le calcul des dépenses en parité de pouvoir d'achat est bien plus pertinent que la valeur nominale : de même, le différentiel entre un budget militaire russe supérieur à 100 milliards d'euros en PPA et des dépenses françaises inférieures à 50 milliards d'euros en ce début de décennie 2020 permet de mieux rendre de l'écart de puissance entre deux pays que les classements internationaux situent généralement au même niveau en termes de dépenses militaires en se basant sur des méthodes de calcul inadaptées.

Concrètement, comment la PPA permet-elle de mieux rendre compte de la puissance militaire de la Russie et de la Chine ? Celle-ci intègre la réalité des coûts dans le pays. Ainsi, les frais d’équipement et d’entretien, d’entraînement ou de R&D, et le coût de la masse salariale (pensions de retraite des militaires incluses) coûtent bien moins cher au budget militaire russe qu’ils ne coûtent aux budgets militaires des États européens et de leurs deux alliés américains au sein de l’OTAN. Comme l’on peut s’y attendre, les soldes et pensions versées aux militaires et anciens combattants coûtent moins cher en valeur absolue, ne serait-ce qu’en raison d’un coût de la vie inférieur en Russie et d'un besoin de proposer des rémunérations attractives moins prononcé qu'en Europe (sans compter le fait que l’État russe ait rehaussé les pensions à un niveau inférieur à la fois à celui de la croissance économique et à celui de l'inflation, des gestes pouvant être attendus sur ce point en vue de calmer la grogne sociale). Surtout, l'infériorité des coûts par rapport à ce qu'on retrouve dans les armées occidentales permet aux forces russes d’acheter davantage d’armements conventionnels pour un même budget. Ainsi, le nouveau Soukhoï Su-57 ne coûte « que » 31 à 35 millions d’euros l’unité : cet avion de combat de cinquième génération, parmi les plus performants au monde, coûte donc moitié moins cher que des équivalents occidentaux de la génération précédente (F-16 et F-18 américains, Rafale français…), et trois fois moins cher que des F-35 dont le coût a suscité la controverse aux États-Unis et chez leurs clients étrangers, alors même que le F-35 déçoit sur le plan technologique. On parle ici des coûts « fly away », c’est-à-dire sans prendre en compte les frais de personnel, l’entraînement des équipages ou les frais d’entretien ou de réarmement ; ceux-ci coûtent également bien moins cher en Russie, malgré un haut niveau d’excellence.

Le constat vaut également pour la Chine. Bien que les données soient moins nombreuses et moins précises, il est avéré que les équipements chinois coûtent beaucoup moins chers que leurs équivalents occidentaux, pour des performances certes inégales mais qui tendent à se rapprocher des standards occidentaux. Citant le coût relativement faible d'autres équipements russes (6 millions de dollars pour un char T-14, 500 millions de dollars pour toute une batterie de S-400, 300 millions de dollars pour une frégate Type 054, 850 millions de dollars pour un sous-marin nucléaire Iassen-M...), Fabrice Wolfe rappelle que les équipements militaires russes et chinois coûtent en moyenne 3 à 4 fois moins chers que leurs équivalents occidentaux20pour une qualité de plus en plus proche voire supérieure dans certains cas.

Ensuite, le rouble et (dans une moindre mesure) le yuan fluctuant davantage que le dollar, l'euro ou la livre sterling, cela ne facilite pas le calcul de l'effort de défense de la Russie et de la Chine et le minimise souvent ; le fait que l'immense majorité des commandes militaires russes soit passées auprès d'entreprises russes et payées en rouble les met à l'abri des fluctuations du taux de change du rouble avec le dollar, ce qui réduit globalement leur coût. On peut encore citer l'abondance dans le sous-sol russe de matières premières nécessaires pour les industries de défense (sans compter les ressources énergétiques), l'immensité du pays ou encore l'héritage industriel soviétique, comme nous l'évoquons ci-dessous. Concernant la Chine, celle-ci continue de commander du matériel à l'étranger – surtout à la Russie, mais produit de plus en plus par ses propres moyens ; elle fabrique également ses armements dans des proportions massives, ce qui permet d'amortir les coûts unitaires. Si son sous-sol ne recèle pas autant de matières-premières qu'en Russie, il n'en est pas avare non plus ; concernant les équipements électroniques, la Chine est en situation de quasi-monopole pour la production et le traitement des terres rares et produit des composants électroniques dans tous les domaines.

La Russie bénéficie de son côté d'un autre avantage, que ne reflète pas non plus ses dépenses militaires : la capacité du CMI russe à moderniser le parc d’équipements hérité de l’Armée rouge et à produire de nouveaux équipements à partir du socle industriel soviétique. L’armée russe a hérité dans les années 1990 de 30 000 vieux chars T72 et T80, pour l’essentiel obsolètes ; ayant modernisé une partie d’entre eux ou produit de nouveaux chars modestement renforcés sur le plan technologique, elle dispose aujourd’hui de 3 000 chars T72B3M et T80BVM relativement bon marché mais capables de faire face à des MBT (main battle tank, char de combat principal) occidentaux de meilleure qualité. Le nouveau char T90, les avions de combat Su-34, Su-35 et Mig-35 et même le fameux T14 Armata, pourtant l'un des plus performants parmi ceux qui seront bientôt mis en service dans le monde, sont beaucoup moins chers à produire en quantité que des équipements de dernière génération occidentaux tout en restant d’un bon niveau technologique. De son côté, la Chine a toujours conservé des équipements en grande quantité en grande quantité (du matériel d'origine soviétique ou du matériel chinois de moins bonne facture que les équivalents russes), mais généralement obsolète. Surtout, ses propres compétences et capacités industrielles sont historiquement inférieures à celles qu'a su préserver la Russie. Cependant, outre une capacité impressionnante à rattraper son retard sur d'autres nations, la Chine dispose d'une immense base industrielle, d'une main-d’œuvre qualifiée en abondance, d'une large gamme de compétences techniques et d'infrastructures d'exception qui lui permettent de produire en masse des équipements de plus en plus sophistiqués. En témoigne la rapidité avec laquelle la Chine a construit une flotte de surface désormais plus grande que celle des États-Unis.

Il nous faut également souligner que la comparaison entre les budgets militaires de la Russie et de la Chine d'un côté, et des États européens membres de l’UE ou de l’OTAN de l'autre, a peu de sens si l’on se penche par exemple sur les capacités réelles des armées en question. À titre d’exemple, en additionnant les dépenses militaires de la plupart des pays européens dont les armées ne peuvent pratiquement rien faire seules, de la Slovénie à Malte en passant par la Tchéquie, on obtient un total équivalent au budget militaire français : aucun des pays concernés ne dispose de nos capacités, la plupart d’entre eux ont un armement extrêmement réduit, sinon obsolète, et aucun n’est capable de planifier et conduire une opération, sauf s’agissant de participer de manière limitée (voire anecdotique) à une intervention lancée par un pays allié ou de contribuer modestement à la défense de l'Europe dans le cadre d'une coalition. Si les budgets militaires additionnés des petits États européens peuvent égaler celui de la France, aucun de ces pays ne dispose évidemment de l’arme nucléaire ou d’un groupe aéronaval comme le nôtre. Toutes proportions gardées, il en va de même lorsque l’on compare les efforts de défense combinés de différents États européens avec celui de la Russie. Àl'inverse, certains États ayant un budget militaire supérieur au nôtre (le Royaume-Uni depuis longtemps, et désormais l'Allemagne) affichent des capacités inférieures aux nôtres (Londres étant cependant en train de combler ses lacunes capacitaires et de moderniser ses forces) ; l'Arabie saoudite, qui truste depuis plusieurs années le top 5 des budgets militaires par pays où elle a plusieurs fois devancé la Russie (en valeur nominale), possède une armée médiocre qui s'inclinerait probablement face à des voisins bien moins dépensiers comme Israël, la Turquie ou possiblement l'Iran. De même, la Russie garde l'ascendant sur des pays dépensant davantage qu'elle pour leur défense en valeur nominale, comme l'Inde.

On soulignera par honnêteté intellectuelle que cela vaut aussi dans l'autre sens : le fait que les dépenses militaires chinoises soient déjà bien plus proches de celles des États-Unis que communément admis ne signifie par exemple pas que celle-ci ait déjà comblé son retard sur Washington dans les mêmes proportions. En PPA, la Chine pourrait être capable de rattraper plus tôt que prévu l'effort de défense américain, mais il lui faudra bien plus de temps avant d'être capable de déployer une dizaine de groupes aéronavals ou de projeter des forces nombreuses dans plusieurs régions éloignées, comme le font les États-Unis depuis des décennies ; il lui faudra aussi avant cela combler des lacunes telles que la faiblesse de ses technologies sous-marines. Notons cependant que la Chine n'aura pas besoin de telles capacités pour tenir tête aux forces américaines dans le cas d'un conflit localisé en Asie-Pacifique, pas plus que la Russie n'a besoin de telles capacités pour combattre dans un conflit régional en Europe.

Ànoter aussi que pour un pays à revenu médian dont près d'un tiers des forces sont encore constituées de conscrits, la Russie consacre proportionnellement moins que la plupart des pays occidentaux – dont la France – au maintien et à l'entretien de son matériel et de ses infrastructures militaires, ou à la conduite des opérations. Elle dépense davantage pour la R&D, les équipements, le renouvellement de son matériel qui depuis plusieurs années se modernise plus vite que dans les armées occidentales, etc. Sur la décennie 2010, la Russie a dépensé près de 40% de l'ensemble de ses dépenses militaires dans l'acquisition d'armements. Selon un expert du SIPRI, il s'agit là d'une part bien plus élevée que dans les dépenses de la plupart des autres États, « en incluant tous les membres de l'OTAN. Ceci signifie, en termes absolus, que la dépense de la Russie en acquisitions [d'armements] était deux fois plus élevée que celle de la France, de l'Allemagne et du Royaume-Uni, bien que son effort de défense était de supérieur de seulement 30-40% en 201921 »(sachant qu'en PPA, l'effort de défense n'est pas supérieur de 30 ou 40%, mais de 300% à celui des pays concernés comme nous le montrons ailleurs). La Chine – qui a fortement réduit ses effectifs militaires sous Xi Jinping dans une logique d'efficacité inspirée de la Russie – dépense elle aussi massivement en R&D et en équipements nouveaux, dans des proportions désormais supérieures à celles de la plupart des pays occidentaux. Or, comme le faisait remarquer le général Mark Milley, devenu Chairman of the Joint Chiefs of Staff (chef d'État-Major des armées) des États-Unis fin 2019, les dépenses militaires russes et chinoises sont également avantagées par le fait que les coûts liés aux dépenses d'investissement, de modernisation et de recherche sont bien plus bas dans les deux pays22.

Dans une moindre mesure (on parle ici de coûts très réduits par rapport au budget des armées), il faudrait également prendre en compte dans le cas russe l'activité des sociétés militaires privées, comme le fameux Groupe Wagner actif en Ukraine, en Syrie, en Libye, au Soudan, au Venezuela et en Centrafrique, car ceux-ci obtiennent sur le terrain des résultats non-négligeables. La question des forces paramilitaires est bien plus importante en Chine. Ainsi que le rappelle Renaud Bellais, la police militaire chinoise bénéficie d'un énorme budget (28,5 milliards de dollars en 2019, un montant supérieur à lui seul à la moitié du budget de toutes les armées françaises) qui n'est pas inclus dans le budget du ministère de la Défense. Dans la pratique, « contrairement à la gendarmerie aujourd’hui en France, la police militaire chinoise est une véritable armée. Les garde-­côtes et les milices maritimes en dépendent et elles n’ont rien à envier à de nombreuses marines de guerre, que ce soit en termes d’effectifs ou d’équipements23 ».



Les dépenses militaires des grandes puissances occidentales souffrent de certaines faiblesses structurelles par rapport à la Chine et à la Russie. Malgré leur gigantisme, c'est également le cas des dépenses militaires américaines. Fait bien connu, celles-ci doivent supporter le coût d'une présence massive sur toute la planète – plus de 20% du budget militaire américain est dédié aux opérations extérieures et à la projection de forces dans le monde entier, un fardeau que le retrait d'Irak et d'Afghanistan achevé dans la douleur ne permettra que d'alléger. Fait moins mis en avant par les décideurs politiques, le budget militaire américain est alourdi par des contingences intérieures plus discutables. Au printemps 2021, le sénateur Bernie Sanders, figure de l'aile gauche du parti démocrate, soulignait encore les vastes surcoûts liés à la satisfaction d'intérêts privés du complexe militaro-industriel américain et le contrôle insuffisant des dépenses militaires du pays sur ce point24. Or, l'industrie de défense chinoise est intégralement contrôlée par le Parti-État, l'industrie de défense russe restant partiellement privée mais sous l'emprise du gouvernement, dans des conditions bien différentes de ce que l'on peut observer en France : en résultent des économies substantielles dans la fabrication et l'acquisition des équipements, que les pertes liées à la corruption, aux malversations et à la captation de ressources par les oligarques sont très loin d'égaler. De même, les dépenses américaines sont grevées par les surcoûts exponentiels liés à des programmes comme le F-35, dont le budget a explosé malgré des résultats techniques décevants qui ont d'ailleurs contribué à l'achat de Rafale français par d'autres pays.




En Russie, un effort de défense lourd, mais soutenable sur le long terme


Il convient en outre de souligner à quel point la Russie sanctuarise son effort de défense et garde quoiqu'il advienne le cap de sa remontée en puissance militaire. En témoignent la mise en œuvre des GPV (programmes d'armement russes équivalant aux lois de programmation militaire – LPM – françaises, mais portant sur des périodes plus longues et présentant la particularité d'être respectées par le pouvoir politique, contrairement à l'usage en France depuis une quarantaine d'années). Le montant de la GPV courant de 2011 à 2020 avait été fixé au début de la décennie 2010 à 600 milliards de dollars, sur la base d'une croissance annuelle moyenne du PIB de 6% sur la période. Évidemment, la Russie n'a pas renoué avec de tels niveaux de croissance qui étaient ceux du début des années Poutine. Au lieu de réviser la GPV pour revoir ses ambitions à la baisse proportionnellement à la dégradation de la situation économique, ce qu'aurait fait n'importe quel gouvernement européen, le Kremlin a maintenu ce montant de 600 milliards. L'effort de défense russe a ainsi atteint en 2015 (année catastrophique sur le plan économique) l'équivalent de 5% du PIB, contre les 3% prévus par la GPV. Ceci montre l'importance qu'accorde la Russie à son redressement militaire, au-delà de tous les arbitrages de politiques publiques.

Les dépenses militaires russes sont plus soutenables qu'il n'y paraît d'autant qu'elles sont stables voire en légère diminution en pourcentage de PIB. La GPV 2018-2027 (les GPV peuvent se chevaucher, une nouvelle commençant alors que l'autre n'est pas encore terminée) tournera ainsi autour de 270 milliards de dollars, soit plus de deux fois moins que la précédente. Cette diminution tient essentiellement au fait que les armées aient atteint leurs objectifs de remontée en puissance dans plusieurs domaines (selon le mot d'Igor Delanoë, le plan d'armement 2011-2020 élaboré par l'ancien ministre de la Défense Anatoli Serdioukov « peut être considéré comme plus réussi de l'époque post-soviétique25 »).

Moscou favorise sinon de plus en plus les dépenses militaires rentables sur le plan économique : on est loin de la situation d'une URSS engloutissant des dépenses insoutenables dans des équipements lourds de plus ou moins bonne facture et un arsenal nucléaire gargantuesque. On parle souvent, depuis le tournant 2017-2018, d’un recul des ambitions militaires russes illustré par une stagnation des crédits alloués à la défense. Il est vrai que la Russie s’est engagée récemment dans un freinage contrôlé (en tout cas en apparence) de ses dépenses militaires, les problèmes intérieurs du pays revenant au premier plan et la population affichant un mécontentement croissant concernant la gestion de ceux-ci, mécontentement accru par la crise du COVID-19. Poutine avait déjà annoncé en 2016 qu’il fallait trouver un « juste milieu » entre puissance militaire et traitement des difficultés sociales. Les avertissements de 2019 – manifestations à Moscou, mauvais résultats aux élections locales – et 2020-2021, avec la gestion très discutable de la pandémie de coronavirus par le Kremlin et l'érosion de la popularité de Poutine, rappellent cette nécessité. Face au mécontentement issu de sa gestion de la crise économique, l'exécutif russe a dévoilé en septembre 2020 des arbitrages budgétaires marqués par une inflexion sociale inédite, allant du renforcement des dépenses pour les plus démunis à l'introduction d'une dose de progressivité dans l'imposition des hauts revenus en passant par l'acceptation du recours à l'endettement après des années d'austérité prolongée. Surtout, le Kremlin a annoncé une baisse de 5% des crédits militaires pour 202126, une baisse d'ailleurs voisine de celle du PIB sur l'année 2020. Entre l'impératif de dégager plus de moyens pour répondre aux attentes de la population (services publics, prestations sociales, soutien à l'économie) et les difficultés que poseront aux finances publiques les bas prix des hydrocarbures, qui rapportent près de la moitié des recettes de l’État, faut-il donc s'attendre à une stagnation des dépenses militaires russes ? La réalité est plus compliquée.

Certes, la croissance à marche forcée des dépenses militaires n'est pour le moment plus d'actualité, mais il ne s’agit ni d’un désarmement, ni d’une forme de retour sur terre (contrairement à certaines idées reçues, les dépenses militaires russes courantes, soit hors investissements et achats de matériels, ne diminuent pas, elles continuent d'augmenter, ce qui s'est observé sur l'année 2021). L’effort de défense considérable de la Russie ces dix dernières années a d'abord obéi à une logique de modernisation et de restructuration. Après l’effondrement de l’URSS, la Russie n’avait plus les moyens de financer l’héritage de la gigantesque Armée rouge, et a sous-investi dans sa Défense pendant une douzaine d'années : c’est d’ailleurs pendant cette période de décrochage militaire, illustrée par le naufrage médiatisé du sous-marin Koursk et par les lourdes pertes russes en Tchétchénie, que la Russie a adopté une attitude prudente sur la scène internationale, notamment vis-à-vis de l'Occident. La réparation des dégâts de plusieurs années de sous-investissement a entraîné des surcoûts considérables qui n'ont désormais plus à être reconduits. Les forces russes ont déjà largement réussi leur remontée en puissance malgré un long chemin restant à parcourir, et le pays se concentre désormais essentiellement sur des technologies de rupture et sur la future mise en service à grande échelle d'armements parmi les plus performants au monde. Ajoutons également que les réformes au sein des armées russes ont permis de dégager des économies de fonctionnement, réalisées également sur la réduction du nombre de conscrits, dans le cadre de la professionnalisation des armées, et sur l'abandon de certains matériels vieillissants, dans le cadre de la modernisation technologique. Si sur le papier, les dépenses militaires du Kremlin stagnent après une croissance exponentielle, il faut y voir la fin d’un cycle de modernisation réussi, qui rééquilibre le rapport de forces en faveur de Moscou et crédibilise ses ambitions internationales pour les prochaines années.

Du côté chinois, où l'on observe pas encore de tassement des dépenses militaires comme en Russie, le ralentissement économique n'est pas de nature à empêcher la poursuite d'une croissance soutenue des dépenses militaires à l'avenir, comme nous l'expliquons plus loin.



Malgré le poids de son industrie de défense, la Russie ne se ruinera pas comme l'avait fait l'URSS


L’effort de défense russe, s’il est soutenu par la majorité de la population, fait régulièrement grincer des dents au regard des besoins en dépenses civiles. La politique de puissance du Kremlin et ses ambitions militaires seraient-elles intenables ? Pourtant, les structures de l’économie russe en elles-mêmes confortent pour l'heure une stratégie de confrontation avec l’Occident et de tension permanente. On explique souvent, à raison, que la politique étrangère des États-Unis est fortement conditionnée par le complexe militaro-industriel (CMI) américain contre lequel Eisenhower avait mis en garde dans son dernier discours de président le 17 janvier 1961. L'importance du CMI américain et des lobbies qui lui sont liés obligent en effet la Maison-Blanche à employer l’outil militaire plus que de raison et à justifier des dépenses militaires hallucinantes. Il en va en vérité de même pour la Russie, qui a hérité d’une URSS militariste où le CMI (VPK en russe) était surpuissant et irriguait toute l’économie. L’industrie de défense conserve un poids énorme et les dépenses militaires font tourner de nombreux secteurs stratégiques : de même que Poutine a cyniquement intérêt à maintenir la confrontation verbale avec l’Occident pour faire oublier dans la mesure du possible les difficultés internes de son pays et renforcer sa stature césarienne, des pans entiers de l’industrie russe ont besoin d’une situation internationale tendue qui légitime un effort de défense conséquent. L’État russe investit chaque année 15 milliards de dollars en équipements militaires. En Europe, nous voyons généralement les dépenses de défense comme un fardeau ; même maintenant que la hausse des dépenses militaires apparaît à nouveau comme une nécessité, l'effort de défense est toujours vu comme un poids, la classe politique française n'ayant pas totalement quitté la logique des « dividendes de la paix27 » et de la réduction des crédits militaires qu'à la faveur des attentats islamistes de 2015 (alors que l'exécution de l'actuelle loi de programmation militaire est loin d'être assurée d'ici 2025, nombre de décideurs publics et d'observateurs rechignent à l'idée de porter l'effort de défense au-delà des 2% du PIB, seuil vu comme un plafond infranchissable). La nécessité de reconstituer notre outil de défense a beau être redevenue consensuelle après avoir été méprisée pendant 25 ans, beaucoup peinent encore à comprendre qu'en France, les dépenses militaires sont parmi les plus bénéfiques sur le plan économique (comme le rappelle le général Vincent Desportes, chaque euro investi dans les équipements de Défense en rapporte entre 1,2 et 1,528). En Russie, les dépenses militaires sont vues comme un investissement productif, et même comme un outil de stimulation économique (autre raison pour laquelle le Gouvernement russe ne sacrifie pas ces dépenses en cas de coup dur économique, contrairement à ce que font souvent les gouvernements européens).

La BITD russe emploie entre 1,5 million et 3 millions de personnes selon les méthodologies employées pour calculer leur nombre ; les activités qui lui sont directement liées font vivre autour de 10 millions de travailleurs ; en incluant les effectifs militaires et les personnes travaillant dans des secteurs encore plus ou moins dépendants de l’effort de défense, on atteint un total de 15 millions d’actifs vivant de la puissance militaire russe. Pour rappel, la Russie compte autour de 145 millions d’habitants, la part des retraités y étant particulièrement élevée. À cela s’ajoute le fait que les exportations d’armements parviennent à couvrir une partie des dépenses militaires, ce qui rend celles-ci plus supportables pour les finances publiques. Ombre au tableau : le CMI russe est lourdement endetté (à hauteur de 36 milliards de dollars en 2019), au point que le Vice-premier ministre Iouri Borissov a évoqué en 2020 le rachat par l’État de 11 milliards de dettes auprès des banques privées. Voulant à tout prix éviter l'affaiblissement du secteur militaro-industriel pour continuer la montée en puissance des armées russes, l’État fédéral s'est vite attelé à réduire la dette du CMI (à hauteur de 300 milliards de roubles29) et à réformer ses relations avec les entreprises de la BITD russe. L'industrie russe de défense reste confrontée à des problèmes structurels, comme la difficulté à attirer des jeunes (90% de la main-d'oeuvre du secteur était âgée de plus de 50 ans30au début des années 2010), mais elle a réussi à surmonter bien des difficultés consécutives à l'effondrement de la superpuissance soviétique et fait preuve d'une résilience admirable.

Malgré le poids de ses dépenses militaires, la Russie est presque forcée de les maintenir à un niveau élevé par la structure de son économie. Un paradoxe, alors que les sanctions internationales, en plus de peser plus ou moins fortement sur divers secteurs de l'économie russe, touchent aussi certains pans de la modernisation technologique des armées. Mais il ne faudrait cependant pas croire que la Russie va s'abîmer dans une nouvelle course ruineuse aux armements : tout en restant une « puissance pauvre » sacrifiant la compétitivité économique et le bien-être de la population sur l'autel de la puissance, elle a retenu les leçons de son histoire récente.

Qu'on ne s'y trompe pas, la Russie de Vladimir Poutine a beau faire preuve d'opportunisme sur la scène internationale en sachant exploiter les occasions de défendre ses intérêts et revenir au centre du jeu dans un contexte de désordre international et de bouleversements stratégiques, elle n'est pas en train de rééditer l'erreur fatale commise par l'URSS dans les années 1970. De 1974 (année de la démission de Nixon en plein scandale du Watergate) au tout début de 1981 (investiture de Ronald Reagan élu sur la promesse « Make America Great Again », que Donald Trump n'a fait que plagier en 2016), la faiblesse des États-Unis sur les plans intérieur (crise économique frappant le reste du monde occidental, crise politique, désillusions sur le rêve américain) et extérieur (traumatisme du bourbier vietnamien et d'autres échec internationaux, choc de la révolution iranienne et de la prise d'otages à Téhéran, faiblesse apparente du président Jimmy Carter malgré quelques beaux succès de politique étrangère dont les accords de Camp David de 1978) accordait à l'Union soviétique une certaine liberté d'action. Tandis que l'expansion du « camp socialiste » atteignait son paroxysme, l'URSS démultipliait ses activités internationales. Derrière l'extension du système international communiste et le soutien à des mouvements marxistes ou des « pays amis », l'Union soviétique accroissait aussi fortement son budget militaire pour tenir la compétition face aux États-Unis.

Alors qu'elle se perdait elle-même dans la « grande stagnation » imputable aussi bien aux limites du socialisme comme mode de fonctionnement qu'au poids écrasant de sa politique de puissance, l'URSS se voyait plus que jamais en capacité de rivaliser avec les États-Unis et le « camp capitaliste » et a amplifié des ambitions qui étaient déjà au-dessus de ses moyens. Les dirigeants soviétiques des années 1970 ont cédé à une forme d'hybris au même titre que les dirigeants américains au début des années 2000. Entre la démesure des dépenses militaires et le sous-investissement dans le civil sur fond d'inefficacité économique, la désastreuse intervention en Afghanistan et le coût de la politique d'influence à l'étranger, l'URSS s'est véritablement engagée à cette époque dans ce que l'on peut qualifier de « surextension impériale » (imperial overstretch). En forçant l'URSS affaiblie à une nouvelle course aux armements ruineuse (notamment dans le cadre de la « guerre des étoiles »), l'Amérique de Reagan n'a fait que porter le coup de grâce à un empire soviétique qui croulait sous le poids de ses propres ambitions.

Les dirigeants russes actuels, Poutine au premier chef, sont nostalgiques de la période où tout un système international gravitait autour de Moscou, mais ils sont aussi conscients d'erreurs à ne pas répéter. Conscients du fait que l'URSS de Gorbatchev ait à la fois maintenu un lourd fardeau militaire malgré son ralentissement économique et cherché à subventionner de nombreux secteurs pour faire accepter des réformes qui se sont du reste soldées par des échecs, les dirigeants russes cherchent comme le rappelle Michael Kofman31à éviter un effort de défense insoutenable. De même, la Russie considère que la période actuelle lui ouvre de nombreuses opportunités tout comme la phase de faiblesse américaine des années 70 en ouvrait à l'URSS, mais elle ne s'engage et ne s'engagera pas dans une politique de puissance insoutenable. La Russie renoue avec l'activisme de la grande époque soviétique en intervenant à nouveau loin de « l'étranger proche », de la République centrafricaine au Venezuela où elle déploie des mercenaires, dans des proportions qui n'ont certes rien à voir avec ses interventions en Europe orientale, en Syrie ou en Libye. Elle mène une stratégie d'influence et de déstabilisation tous azimuts, notamment par une « guerre de l'information » bien plus efficace qu'on ne le dit souvent. Elle s'est imposée pour l'heure comme une puissance incontournable au Moyen-Orient et est de plus en plus respectée chez ses partenaires asiatiques. Elle a bien sûr, reconstitué l'une des trois armées les plus puissantes de la planète.

Mais la Russie n'est semble-t-il pas en train de s'engager dans la surextension impériale de la défunte URSS. Elle saisit des opportunités, fait montre d'une certaine cohérence stratégique, et elle sait obtenir des résultats impressionnants, avec assez peu de moyens. Il est probable qu'elle continuera dans une telle voie. Si le régime de Poutine s'engage dans une fuite en avant qui pourrait déboucher sur une possible aventure militaire en Europe de l'Est, il s'agira probablement d'une manœuvre visant à obtenir des résultats avec des moyens limités avec le risque de devoir affronter la supériorité occidentale, non d'une amplification démesurée de l'actuelle politique de puissance qui reviendrait une nouvelle fois à épuiser la Russie sur des années.



En Chine, une croissance soutenue des dépenses militaires qui devrait se poursuivre dans la durée malgré le ralentissement économique


Quidde la Chine ? Celle-ci est dans une situation qui n'est pas aussi favorable qu'elle n'en a l'air. La croissance des dépenses militaires chinoises a jusqu'ici été voisine de celle du PIB, c'est-à-dire comprise entre 7 et 10% par an. Or, la croissance de l'économie chinoise ralentit et devrait se maintenir dans les prochaines années à un niveau inférieur à celui qu'elle connaissait encore au cours de la décennie 2010 ; si la Chine veut maintenir l'augmentation de ses dépenses militaires au même rythme durant la décennie qui vient (ce qui semble essentiel pour rattraper les États-Unis), elle devra donc consentir à des augmentations annuelles supérieures à la croissance de l'économie dans son ensemble. La part de l'effort de défense dans la richesse nationale et dans les dépenses de l’État sera donc croissante. De plus, le ralentissement chinois se double d'autres difficultés internes : le vieillissement de la population, qui pèsera sur l'activité économique et plus encore sur les finances publiques ; l'exigence croissante de la population en termes de protection sociale, de redistribution et de qualité de vie, qui conduit déjà Xi Jinping à opérer ce qui a été décrit en 2021 comme un « virage à gauche », pourrait amener les dirigeants chinois à financer ces nouvelles priorités intérieures au détriment de la politique de puissance.

Cependant, toutes ces ombres au tableau sont à relativiser. Tout d'abord, la croissance restera suffisamment élevée pour pouvoir soutenir une augmentation de l'effort de défense durablement supérieure à celle de la richesse nationale. L'effort de défense chinois est de plus particulièrement réduit par rapport aux dix autres principales puissances militaires mondiales (seul le Japon et l'Allemagne investissent encore moins dans leur défense en proportion de leur puissance économique) : en 2020, selon les données du SIPRI, la Chine avait dépensé moins de 2% de son PIB pour ses armées, contre 3,7% pour les États-Unis. La Chine est en mesure de viser un budget militaire équivalent à 3% de sa richesse nationale – ce que devrait faire la France, un effort largement soutenable y compris au regard des difficultés économiques citées à l'instant. Si la Chine fait face à un endettement public inquiétant, elle dispose malgré tout de marges de manœuvres considérables pour ménager un plus grand investissement militaire, de l'augmentation des impôts (surtout sur les plus fortunés et sur les grandes entreprises) aux investissements à l'étranger en passant par des dépenses intérieures (fonctionnement et investissement) qui peuvent être rationalisées. Entre grands projets inutiles, bureaucratie du Parti-État, corruption, clientélisme et gestion locale parfois discutable, le régime chinois dispose de gigantesques sources d'économies et d'optimisation des dépenses pour pouvoir assurer le financement de sa puissance militaire.

Enfin, le ralentissement de la croissance chinoise est aussi lié à une transition vers une plus grande maturité économique, vers un nouveau modèle davantage tourné vers la consommation et le développement intérieurs après plus de quarante ans de croissance tirée par les exportations et le crédit. D'une économie émergente profitant d'un effet de rattrapage et d'une gigantesque marge de progrès en termes de développement, la Chine évolue vers une économie plus développée, plus proche des standards occidentaux avec des fondamentaux solides. Maintenant que l'immense majorité des Chinois sont sortis de la pauvreté et ont accès à un confort de vie encore inespéré au début des années 2000, le pays peut songer à accroître ses dépenses militaires sans se muer en « puissance pauvre ». L'affaiblissement de l'effort de défense chinois n'est donc pas pour demain : la Chine va continuer d'augmenter rapidement ses dépenses militaires pour de nombreuses années, finançant une montée en puissance de ses armées qui lui permettra de réduire encore l'écart avec les États-Unis et de nourrir de nouvelles ambitions stratégiques... dont une potentielle conquête de Taïwan.







Au global, le niveau réel des dépenses militaires de la Chine et de la Russie est bien supérieur à ce que ne le laissent penser les comparaisons internationales les plus couramment utilisées – des comparaisons reposant sur des indicateurs semble-t-il datés, ou en tout cas inadaptés aux deux pays qui nous intéressent. En parité de pouvoir d'achat, leur effort de défense serait compris entre 120 et 200 milliards de dollars pour la Russie, et entre 400 et 600 milliards pour la Chine, loin des estimations traditionnelles. Pour le même montant que les armées occidentales, les armées russes et chinoises peuvent financer davantage d'équipement, d'investissement, d'effectifs, tout en enregistrant des progrès spectaculaires en termes de modernisation, d'efficacité et de capacités opérationnelles. La capacité des deux États à se donner les moyens économiques et matériels (armement, logistique, recherche et développement) de leurs ambitions semble sous-estimée, tout comme le potentiel des industries de défense des deux pays, malgré des difficultés structurelles (surtout du côté russe). Enfin, les contraintes pesant sur la Chine et la Russie (difficultés budgétaires, ralentissement économique...) paraissent au contraire surestimées, tout comme le risque de voir l'un et l'autre pays se ruiner en supportant une politique au-dessus de leurs moyens : la Russie n'est pas prête de finir écrasée sous le poids de son fardeau militaire comme l'URSS avant elle, pas plus qu'elle n'est en voie de réduire un effort de défense qui est plus soutenable qu'il n'y paraît ; la Chine, elle, n'est pas prête de mettre un terme à la progression soutenue de ses dépenses militaires, et semble capable de soutenir dans la durée son projet de bâtir une « armée de classe mondiale » capable de rivaliser avec celle des États-Unis, fût-ce à l'échelle de l'Asie-Pacifique plutôt que de la planète.

Le fait que les dépenses militaires de la Chine et de la Russie soient plus élevées qu'il n'y paraît, tout comme le potentiel de leurs industries et leur capacité à financer leur effort de défense dans la durée, doit nous amener à changer notre regard sur les rapports de force internationaux : si la Russie et la Chine ne forment ni une alliance, ni un « bloc », leur puissance militaire combinée (à défaut d'être mutualisée) est donc plus vaste qu'attendue, et surtout plus durable. Entre la soutenabilité de l'effort de défense russe, qui rend peu crédible un futur décrochage des dépenses militaires du pays, et les marges de manœuvre dont dispose la Chine pour rattraper les États-Unis, cette puissance combinée a des fondements solides et semble promise à s'accroître encore dans les décennies qui viennent.


1Olivier Schmitt, « Rendre la guerre possible : budgets de défense et justifications politiques », dans Hervé Drévillon (dir.), Histoire militaire de la France, Tome II : De 1870 à nos jours, Paris, Perrin, 2018, p. 605.

2« Defence Expenditure of NATO Countries (2014-2021) », site de l'OTAN, 11 juin 2021, https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/2021/6/pdf/210611-pr-2021-094-en.pdf

3« Trends in World Military Expenditure 2020 », site du Stockholm International Peace Research Institute, 26 avril 2021, https://www.sipri.org/sites/default/files/2021-04/fs_2104_milex_0.pdf

4International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2021, New York, Routledge, 2021, p. 23-29.

5Selon les statistiques publiées par le FMI en juin 2021, la Russie était la sixième puissance économique mondiale en parité de pouvoir d'achat, la France étant neuvième : des statistiques à resituer dans le contexte de lourde récession puis de rebond économique rapide des grandes économies occidentales en pleine pandémie de Covid-19.

6Graham Allison, trad. Patrick Hersant et Sylvie Kleiman-Lafon Vers la guerre : l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ?, Paris, Odile Jacob, 2019, p. 32.

7International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2016, New York, Routledge, 2016, p. 495.

8Voir le Tableau 1 dans l'Annexe N° 13 au Rapport N° 2301 (Tome III) de la Commission des finances, de l'économie générale et du contrôle budgétaire sur le projet de loi de finances pour 2020 (n°2272), http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_fin/l15b2301-tiii-a13_rapport-fond#_Toc256000066

9Michael Kofman, Richard Connolly, « Why russian military expenditure is much higher than commonly understood (as is China's), 12 décembre 2019 https://warontherocks.com/2019/12/why-russian-military-expenditure-is-much-higher-than-commonly-understood-as-is-chinas/

10Richard Connolly, Russian Military Expenditure in Comparative Perspective: A Purchasing Power Parity Estimate, Arlington, Center for Naval Analyses (CNA), octobre 2019, https://www.cna.org/CNA_files/PDF/IOP-2019-U-021955-Final.pdf

11International Institute for Strategic Studies, The Military Balance 2021, op. cit., p. 23-29.

12« Trends in World Military Expenditure 2020 », site du SIPRI, op. cit.

13Voir le Tableau 1 dans Annexe N° 13 au Rapport N° 2301 (Tome III) de la Commission des finances, de l'économie générale et du contrôle budgétaire sur le projet de loi de finances pour 2020 (n°2272), http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_fin/l15b2301-tiii-a13_rapport-fond#_Toc256000066

14Peter Robertson, « China’s military might is much closer to the US than you probably think », The Conversation, 1er octobre 2019, https://theconversation.com/chinas-military-might-is-much-closer-to-the-us-than-you-probably-think-124487

15Nominal spending figures understate China’s military might, 1 mai 2021, https://www.economist.com/graphic-detail/2021/05/01/nominal-spending-figures-understate-chinas-military-might

16John A. Tirpak, Air Force mag, Strategy & Policy: The Next 10 Countries Combined, 27 août 2021, https://www.airforcemag.com/article/strategy-policy-the-next-10-countries-combined/

17Marc Champion, Daryna Krasnolutska, « Russia and China Make War-Gaming Fashionable Again in the West », Business Insider, 25 juin 2021, https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-06-25/russia-and-china-make-war-gaming-fashionable-again-in-the-west

18Nan Tian, Fei Su, A new estimate of China’s military expenditure, SIPRI, janvier 2021, https://www.sipri.org/sites/default/files/2021-01/2101_sipri_report_a_new_estimate_of_chinas_military_expenditure.pdf

19Maxim Trudolyubov, « Guns, Butter, and Russia’s Enduring Military Power », The Moscow Times, 26 septembre 2019, https://www.themoscowtimes.com/2019/09/26/guns-butter-and-russias-enduring-power-a67461

20Fabrice Wolfe, Ces 4 dérives qui handicapent l'effort de défense occidental face à la Chine et la Russie, Meta-Defense, 28 juillet 2021, https://www.meta-defense.fr/2021/07/28/ces-4-derives-qui-handicapent-leffort-de-defense-occidental-face-a-la-chine-et-la-russie/

21Siemon T. Wezeman, Russia’s military spending: Frequently asked questions, SIPRI, 27 avril 2020, https://www.sipri.org/commentary/topical-backgrounder/2020/russias-military-spending-frequently-asked-questions

22John R. Allen, Frederick Ben Hodges, and Julian Lindley-French, Oxford, Oxford University Press, p. 64.

23Renaud Bellais, Chine : une réalité des dépenses militaires en trompe-l’œil, site d'Areion Group 10 juin 2021 https://www.areion24.news/2021/06/10/chine-une-realite-des-depenses-militaires-en-trompe-loeil/

24Aaron Gregg, Bernie Sanders blasts defense contractors over soaring costs, vows tougher oversight, The Washington Post, 12 mai 2021, https://www.washingtonpost.com/business/2021/05/12/bernie-sanders-defense-spending/

25Igor Delanoë, « L'armée : la meilleure alliée de la Russie », Diplomatie, Les Grands Dossiers, n° 57, juillet-août 2020.

26Henry Foy,  « Russia to cut defence spending in bid to prop up ailing economy », Financial Times, 21 septembre 2020, https://www.ft.com/content/763b1345-b703-40db-8065-167cbfe7f22f

27Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, avait appelé le 10 juin 1990 à ce que la France « engrange les dividendes de la paix », dans un discours qui a symbolisé l'ouverture d'un cycle de baisse continue des dépenses militaires jusqu'à la fin du mandat de François Hollande. Née au Royaume-Uni, l'expression « dividendes de la paix » désigne lato sensu les « baisse[s] substantielle[s] des budgets de défense des principales puissances militaires (États-Unis, Royaume-Uni, Russie, France etc.) en réaction à l'absence de menaces géopolitiques majeures » (cf. Martial Foucault, « Les budgets de défense en France, entre déni et déclin », IFRI, Focus Stratégique no 36, 2012) dans les années 1990 après la fin de la Guerre froide, « dans la mesure où elles sont mises à profit pour résorber les déficits publics, baisser les impôts ou mettre en œuvre d'autres projets publics » (cf. Alain Quinet, « Quels « dividendes de la paix » pour la France ? », Revue française d’économie, n° 12 vol. 3, 1997, p. 101 120) ; ces dividendes devaient libérer des ressources à des fins plus productives et renforcer la croissance (cf. Malcolm Knight, Norman Loayza, et Delano Villanueva. « The Peace Dividend : Military Spending Cuts and Economic Growth », IMF Staff Papers, n° 43 vol. 1, 1996, p. 1 265.). Leur impact est vite jugé mitigé en France du fait du rôle particulier de l'industrie de défense et des restructurations dans les armées5 (cf. Jean-Marc Daniel, « Finances publiques : les dividendes de la paix ? », Revue de l’OFCE, n° 47 vol. 5. p. 91 116).

28Vincent Desportes, La dernière bataille de France : Lettre aux Français qui croient encore être défendus, Paris, Gallimard, coll. « Le débat », 2015, p. 121.

29George Costa, « Russia: Kremlin cancels over 300 billion rubles debt of Russian defence industry », International Insider, 11 mars 2020, https://internationalinsider.org/russia-kremlin-cancels-over-300-billion-rubles-debt-of-russian-defence-industry/

30Guillaume Garnier, « Les chausse-trapes de la remontée en puissance : Défis et écueils du redressement militaire », IFRI, Focus stratégique n°36, 2014.

31Maxim Trudolyubov, « Guns, Butter, and Russia’s Enduring Military Power », The Moscow Times, 26 septembre 2019, https://www.themoscowtimes.com/2019/09/26/guns-butter-and-russias-enduring-power-a67461