L’État-major russe est pleinement conscient de l'avantage dont disposent les forces de l'OTAN, américaines en premier lieu. Un conflit entre la Russie et ses potentiels adversaires occidentaux serait symétrique concernant la nature des belligérants (des puissances étatiques capables de mener des combats de haute intensité et déterminés dans la durée), mais dissymétrique en termes d'équilibre des forces puisque celui-ci serait largement inégal. Mais l'histoire récente a pourtant montré qu'un rapport de forces dissymétrique peut être complètement bousculé lorsque le plus faible des deux adversaires parvient à faire évoluer le conflit vers une nature asymétrique. L'avantage écrasant des forces occidentales peut être annulé sur le terrain par la tactique et le mode opératoire d'un adversaire qui sait entre autres utiliser les avantages du territoire. Les Français et Américains l'ont vécu à leurs dépens durant les guerres d'Indochine et du Vietnam ; les Soviétiques ont précédé les Occidentaux dans le bourbier afghan ; plusieurs années après que les Américains aient fini par reconnaître l'impasse que constituait leur enlisement en Irak et en Afghanistan, parlant de « endless wars » et « forever wars », les Français découvrent que les conflits que mènent nos forces au Sahel prennent eux aussi des allures de « guerre sans fin ».

Une telle situation n'adviendrait évidemment pas dans le cas d'un conflit de haute intensité face à un État comme la Russie : il ne s'agit pas de combattre un ennemi fondu dans la population pratiquant la guérilla sur un territoire trop vaste pour être intégralement quadrillé, mais d'affronter une grande puissance mondiale sur le territoire européen. Pourtant, les forces russes pourraient chercher à réduire leur désavantage face à un adversaire potentiel bien plus puissant en développant des situations d'asymétrie d'un autre type. La puissance russe au XXIesiècle se construit largement en miroir de celle des Occidentaux, en se concentrant sur les faiblesses de ces derniers pour compenser leur supériorité globale. Ceci vaut aussi bien pour la « guerre de l'information » que pour le développement de technologies militaires capables de fragiliser l'avantage des armées occidentales (guerre électronique, missiles hypersoniques...). Dans la perspective d'un conflit en Europe, les forces russes pourraient installer une situation d'asymétrie grâce à une utilisation habile de l'espace. En quoi pourrait-on parler d'asymétrie ? La fragilisation de la supériorité des forces occidentales reposerait ici sur la défense de points stratégiques très difficiles à prendre, contraignant les forces de l'OTAN à redoubler d'effort ou à rechercher d'autres options moins coûteuses en hommes et en matériel pour progresser face à l'ennemi.

Il s'agit de suppositions vis-à-vis de ce que pourrait être une tactique efficace pour les forces russes, mais plusieurs éléments nourrissent cet hypothèse. D'abord, le développement de « bastions » et de « bulles » capables de mener la vie dure aux forces de l'Alliance grâce à des capacités de déni d'accès dont nous verrons l'importance. Il est avéré que la Russie donne à ces  « bastions » une importante cardinale en cas de crise ou de conflit en Europe. Ensuite, l'utilisation potentielle de certains avantages géographiques qui à défaut de pouvoir renverser l'issue d'un conflit, pourraient changer celle de certains affrontements.

Mythes et réalités sur les capacités A2/AD (déni d'accès) de la Russie

La défense russe met particulièrement l'accent sur les « bastions stratégiques » disposant de capacités de « déni d'accès » et d'interdiction de zone ; on parle dans le jargon militaire de « bulles A2/AD » (A2/AD signifiant anti-access/area denial). Ces « bulles » reposent sur des systèmes de défense anti-aérienne de courte et moyenne portées (Pantsir, Buk, Tor) et de longue portée (S-300 et S-400, le S-500 étant en développement) ; des systèmes sol-sol, comme les Iskander-M qui seraient équipés pour certains de têtes nucléaires tactiques, c'est-à-dire employables sur le champ de bataille ; des batteries côtières mobiles (systèmes Bastion et missiles de croisière supersoniques P-800 Oniks, batteries de courte portée Bal...). Il convient d'approfondir la question des capacités de la Russie dans ce domaine tant elle est devenue cruciale. Dans la veine du fétichisme technologique qui anime parfois le débat autour des enjeux de défense, certains think tanks et analystes ont volontairement ou non exagéré les capacités de déni d'accès de la Russie et cédé à une forme de buzz. A en croire nombre de publications, les « bulles A2/AD » russes seraient des bastions infranchissables capables de tout verrouiller dans la zone de portée de leurs missiles. Michael Kofman parle même de « threat inflationism1 » pour désigner cette surévaluation de la menace. Plusieurs travaux se sont ces dernières années attachés à relativiser l'efficacité réelle des capacités de déni d'accès développées par la Russie. Une étude publiée en 2019 par l'Agence suédoise de recherche pour la défense concluait que « les capacités A2/AD russes, bien qu'indéniablement substantielles, ne créent à ce jour pas de vastes bulles impénétrables, et les affirmations maximalistes concernant leur portée et leur précision ont tendance à s'amoindrir en y regardant de plus près2 », tout en soulignant que la menace reste très sérieuse et ne doit pas être prise à la légère dans la perspective d'une crise ou d'un conflit.

Les capacités « A2/AD » russes ont fait couler beaucoup d'encre au point que d'aucuns ont inventé toute une doctrine russe en la matière qui existe surtout dans la tête d'analystes américains et d'Européens qui reprennent leurs analyses, à l'instar de la prétendue « doctrine Gerasimov » dont nous avons vu dans le chapitre dédié aux guerres de l'information qu'elle est une invention occidentale forgée à partir de quelques concepts et modes opératoires russes. Tout d'abord, cette notion est apparue stricto sensu dans le jargon de la communauté stratégique occidentale pour parler de la stratégie et des capacités de déni d'accès développées par la Chine3dans un contexte géographique bien différent de l'Europe orientale, avant d'être appliqué à la Russie. Comme l'écrit Michael Kofman, les Russes n'utilisent pas le terme A2/AD et traduisent celui-ci par la notion de « restriction et déni d'accès et de manœuvre » (ogranicheniye i vospreshcheniye dostupa i manyuvra4) ; Jyri Raitasalo rappelle lui que la Russie n'a même pas de stratégie A2/AD telle qu'on la décrit souvent5... Certes, la Russie a bien une forme de doctrine de déni d'accès mais, elle diffère de la conception occidentale du A2/AD ; il y a donc un problème de compréhension. Beaucoup d'Américains partent d'ailleurs du fait que la prétendue doctrine A2/AD russe viserait à prévenir toute intervention contre la Russie en cas de crise, dans une logique essentiellement dissuasive : grave erreur, puisque les « bulles A2/AD » déployées par Moscou ne sont pas conçues comme des barrages infranchissables, mais pour infliger de lourds dommages aux troupes de l'OTAN dont les Russes estiment qu'ils ne pourraient pas empêcher le passage en masse, seulement le retarder avec pour principal espoir une sortie de conflit rapide qui soit à leur avantage. Pour paraphraser Keir Giles et Mathieu Boulègue, qui ont démythifié la question des « bulles A2/AD » russes dans une étude6pour Parameters (journal académique de l'United States Army War College), c'est d'ailleurs la crainte de se retrouver face à des défenses russes supposément infranchissables, quand bien même elles ne le sont pas, qui pourrait dissuader l'OTAN d'intervenir dans une crise sur son flanc oriental, par exemple dans les pays baltes.

Quoiqu'il en soit, malgré de nombreuses exagérations au sujet des capacités A2/AD russes et des erreurs d'interprétation concernant les doctrines et stratégies de la Moscou en la matière, la menace reste extrêmement sérieuse. Les capacités de déni d'accès de la Russie d'un bout à l'autre de l'isthme entre la mer Noire et la mer Baltique devraient jouer un rôle majeur en cas de crise militaire en Europe, car elles renforcent sa crédibilité dans le rapport de forces. Bien que les « bulles A2/AD » russes ne sont pas infranchissables, elles infligeront aux forces de l'OTAN des dommages très sévères et réduiront l'avantage qu'elles sont quasi assurées d'obtenir au fur et à mesure de l'arrivée de renforts américains, dans l'hypothèse où ceux-ci ne seraient pas réduits pour faire face à la Chine en Asie-Pacifique.

La trouée de Suwalki, exemple de point stratégique exploitable par la Russie en cas de crise grave

Nous avons vu que la Russie cherchait à développer des situations d'asymétrie pour réduire l'avantage des forces occidentales. Or, la géographie de l'Europe pourrait créer une telle situation en cas d'escalade des tensions ou de conflit même limité. A titre d'exemple, un point faible du théâtre européen capte l’attention des stratèges russes et de ceux de l’OTAN : la trouée de Suwalki. Les États baltes sont reliés à la Pologne et donc au reste de l’UE et de l’Alliance atlantique par ce corridor terrestre large d’environ 65 km : à l’est de ce passage étroit, la Biélorussie, militairement liée à la Russie dans le cadre de l’OTSC et de partenariats de défense, et qui serait au mieux neutre en cas de conflit7 , sinon du côté de Moscou ; à l’ouest, l’oblast russe de Kaliningrad, zone la plus militarisée d’Europe durant la « Guerre froide », qui fait l’objet d’un renforcement militaire continu depuis les années 2000 (15 000 à 30 000 soldats y seraient désormais positionnés). Le terrain, couvert de champs humides volontiers boueux, de forêts et de lacs, rend les déplacements difficiles dans la trouée de Suwalki, d’autant que la moitié de la trouée est constituée d’un massif vallonné ; plus à l’ouest ou au sud, des trésors naturels, la région des lacs de Mazurie, le parc national de la Biebrza et la forêt primaire de Bialowieza, gênent d’hypothétiques mouvements de troupe qui viendraient du reste de la Pologne. Seules deux autoroutes et une liaison ferroviaire qui seront vite la cible de bombardements russes permettent d’acheminer rapidement des troupes. Dans le cadre d’une opération militaire limitée aux pays Baltes, hypothèse de plus en plus crédible à la différence de celle d’un conflit d’ampleur continentale, les forces russes seraient largement en position de force et pourraient isoler les États baltes de leurs alliés sur une période longue.

La Russie a fait de Kaliningrad, qui est l'enclave la plus militarisée au monde et peut-être à nouveau le territoire le plus militarisé d'Europe, une « bulle A2/AD » capable d'assurer un déni d'accès particulièrement efficace. Les missiles S-400 qui y sont installés peuvent intercepter avions et hélicoptères ennemis sur un rayon couvrant une large partie de la Pologne et de la Lettonie, et de la Baltique jusqu’à l’île suédoise de Gotland. Des batteries côtières dotées de missiles supersoniques SSC-5 Bastion et de SSC-1 Sepal, d’une portée respective de 300 et de 450 km, rendent extrêmement compliquée toute intervention navale. Des missiles Iskander, des batteries d’artillerie et des équipements de guerre électronique présents dans l’enclave complètent ce dispositif qui s’est dangereusement renforcé ces dernières années. Si les forces de l’OTAN souhaitent répondre à une intervention russe dans un théâtre européen, elles seront confrontées à une résistance plus intense que tout ce à quoi ont été confrontées des forces occidentales depuis des décennies.

Durant la Guerre froide, les forces de l’OTAN et du Pacte de Varsovie concentraient leurs attentions sur la trouée de Fulda en cas d’invasion soviétique. Une opération dans la trouée de Suwalki serait à la fois plus réaliste que ne l'aurait été une invasion de la RFA à grande échelle (même en prenant en compte toute la littérature stratégique de la Guerre froide qui étudiait une telle hypothèse avec le plus grand sérieux), et surtout beaucoup plus aisée pour la Russie qu’une offensive dans celle de Fulda ne l’était pour l’Armée rouge. À Suwalki, les forces russes combineraient effet de surprise, supériorité écrasante dans l’attente de renforts du reste de l’OTAN, maîtrise du terrain, capacités de déni d’accès. Si les forces russes représentent une menace bien moins grave que les immenses forces de l’Armée rouge situées sous la Guerre froide à deux étapes de tour de France de nos frontières, leur avantage dans le cadre d’une opération dans un lieu comme la trouée de Suwalki serait paradoxalement supérieur à celui qu'avait l'URSS dans la trouée de Fulda. Une étude de la RAND Corporation8voyait les forces de l’OTAN perdre une opération dans les pays baltes face aux troupes russes qui atteindraient Tallinn et Riga en un maximum de 60 heures (ce dernier point est plausible), laissant l’Alliance face à un nombre limité d’options, toutes mauvaises, allant d’une désescalade humiliante permettant d’éviter le pire au prix de toute crédibilité, à une guerre aux conséquences incalculables. Ce genre d’exercices de politique fiction répond souvent à un besoin de vendre du sensationnel ou de justifier un militarisme américain toujours plus agressif et toujours plus coûteux. Mais l’enjeu de la trouée de Suwalki est lui tout à fait sérieux, au point de faire l’objet de simulations de combat en conditions réelles des deux côtés ; l'étude de la RAND, elle, a été décrite comme sérieuse et correctement étayée.

Les forces de l’OTAN ont mené ces dernières années dans la trouée de Suwalki des exercices militaires (war games) internationaux, notamment à l’été 2017 où 1 500 soldats américains, britanniques, croates et lituaniens ont simulé une opération sur le terrain avec un matériel relativement limité ; la même année, l’exercice russo-biélorusse « Zapad 2017 » engageait des effectifs largement supérieurs. Depuis 2016, l’OTAN organise des rotations de forces mécanisées (4 500 combattants) entre Pologne et pays baltes, ce qui a un effet dissuasif mais ne pèserait pas lourd en cas de conflit dans la zone. Les forces du district militaire ouest russe pourraient quant à elles engager très rapidement 300 000 hommes et 450 chars opérationnels : la présence de soldats de l’OTAN que les Russes devraient combattre et vaincre sert surtout à faire grimper le risque d’une escalade militaire désastreuse et donc à réduire celui d’une agression russe. Dans une logique similaire, la présence de forces américaines près des marches européennes de la Russie s'inscrit aussi dans le cadre de la dissuasion nucléaire élargie des États-Unis, dans l'idée que les Russes n'oseraient jamais prendre le risque de tuer des soldats américains face à la perspective de déclencher un engrenage terrifiant. Cependant, une réponse rapide des forces otaniennes (40 000 soldats théoriquement opérationnels) apparaît de moins en moins aisée au vu des dispositifs mis en place par la Russie et de sa capacité à envahir et défendre la trouée de Suwalki en un temps réduit.

Ce corridor stratégique n'est pas en mesure de faire basculer l'issue d'une crise grave ou la conduite d'un potentiel conflit localisé, mais fait partie des particularités géographiques capables d'influer fortement sur leur cours s'il est mis à profit par les forces russes, lesquelles ont largement travaillé la question de l'exploitation des failles des armées occidentales et de l'asymétrie.


1Michael Kofman, « Russian A2/AD : It is not overrated, just poorly understood », Russian Military Analysis, 25 janvier 2020, https://russianmilitaryanalysis.wordpress.com/2020/01/25/russian-a2-ad-it-is-not-overrated-just-poorly-understood/

2A Robert Dalsjö, Christofer Berglund, Michael Jonsson, Bursting the Bubble, Russian A2/AD in the Baltic Sea Region : Capabilities, Countermeasures, and Implications, site de la FOI (Agence suédoise de recherche pour la défense), 2019, p. 78, http://www.foi.se/rest-api/report/FOI-R--4651--SE

3Luis Simon, « Demystifying the A2/AD buzz », War on the Rocks, 4 janvier 2017, https://warontherocks.com/2017/01/demystifying-the-a2ad-buzz/

4Michael Kofman, « It's time to talk about A2/AD : rethinking the Russian military challenge », War on the Rocks, 5 septembre 2019, https://warontherocks.com/2019/09/its-time-to-talk-about-a2-ad-rethinking-the-russian-military-challenge/

5Jyri Raitasalo, « Russia Does Not Have an A2/AD-strategy ! », Defence and Intelligence Norway, 24 octobre 2018, https://www.etterretningen.no/2018/10/24/russia-does-not-have-an-a2-ad-strategy/

6Keir Giles, Mathieu Boulègue, « Russia’s A2/AD Capabilities : Real and Imagined », Parameters vol. 49 no. 1–2 Spring–Summer 2019, United States Army War College Publications, juillet 2019, https://publications.armywarcollege.edu/pubs/3701.pdf

7Le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko ayant montré des signes de distanciation vis-à-vis de Moscou, la Biélorussie pourrait renoncer à suivre son grand voisin en cas de conflit et subir une invasion pour garantir le passage des troupes russes (à l'heure d'écrire ces lignes, la contestation anti-Lukashenko a cependant forcé ce dernier à se rapprocher de son homologue russe).

8David A. Shlapak, Michael Johnson, « Reinforcing Deterrence on NATO's Eastern Flank : Wargaming the Defense of the Baltics », RAND Corporation, 2016, https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html