Dans l'ombre de Poutine et Xi : comment les dynamiques du pouvoir en Russie et en Chine favorisent un rapprochement durable des deux pays

Dans l'ombre de Poutine et Xi : comment les dynamiques du pouvoir en Russie et en Chine favorisent un rapprochement durable des deux pays

La relation personnelle entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, ainsi que leurs biographies respectives, ne suffisent pas à déterminer comment pourrait évoluer la suite des relations politiques entre les régimes chinois et russes. Il faut donc aussi se plonger dans la vie intérieure, souvent méconnue et caricaturée, des systèmes politiques des deux pays. Ni Poutine ni Xi ne sont les maîtres absolus de leur pays : les systèmes politiques dont ils sont chacun à la tête restent segmentés en factions et clans qui cherchent à faire entendre leurs vues et leurs intérêts ; l'action des deux dirigeants reste influencée par des conseillers dont l'empreinte est réelle, surtout semble-t-il du côté de Vladimir Poutine. La nature autoritaire des régimes russe et chinois n'est pas en soi un gage d'entente – les régimes autoritaires étant davantage susceptibles de s'affronter entre eux que les démocraties, mais dans le contexte international actuel, si.

Outre leurs affinités autoritaires face aux démocraties libérales, les deux régimes partagent leur volonté de réviser divers aspects de l'ordre international. De telles positions font largement consensus dans le personnel politique russe et chinois : personne au sein du système poutinien ou du Parti Communiste chinois ne rêve de voir les deux pays évoluer vers une démocratie libérale et pluraliste, et renoncer à des ambitions stratégiques qui entrent généralement en confrontation avec la vision et les intérêts des pays occidentaux. Cependant, les factions qui structurent le pouvoir en Chine et en Russie ont de réelles divergences sur le degré d'autoritarisme (certains voient dans le durcissement des régimes russe et chinois une menace pour leur survie), la personnalisation du pouvoir par Poutine et Xi et leur maintien à la tête du pays, le contrôle de l'Etat sur l'économie, la confrontation avec l'Occident, et la suite à donner aux relations russo-chinoises. Pour comprendre quel pourrait être l'avenir des relations entre la Chine et la Russie, il faut donc tenir compte des systèmes politiques des deux pays et des dynamiques qui les traversent.

Nous empruntons ici une approche particulière dans le domaine des sciences politiques. Un certain nombre d'auteurs français et étrangers se sont en effet attachés à démontrer la multiplicité des acteurs, l'importance de leurs relations parfois antagonistes et celle de contraintes d'ordres divers dans la politique étrangère. Dans un ouvrage devenu classique, Essence of Decision (1971, réédité en 1999), Graham Allison a déconstruit le modèle de l'acteur rationnel, lui ajoutant le modèle du « processus organisationnel » et celui de la « politique gouvernementale », et mis en évidence le fait que la politique étrangère et la gestion de crises internationales (en l'occurrence, celle des missiles de Cuba en 1962) dépendaient davantage de processus intérieurs, d'interactions entre administrations aux trajectoire parfois opposées et entre décideurs aux marges de manœuvre réduites, qu'à l'importance des doctrines de politique étrangère ou des valeurs politiques1. Cette approche a également été utilisée par des chercheurs français pour étudier l'arborescence des prises de décision et l'importance de la coexistence entre des administrations parfois rivales (à commencer par l'opposition régulière entre le ministère des Finances et ceux de la Défense et des Affaires étrangères sur la gestion des crédits) : ainsi de Christian Lequesne dans son Ethnographie du Quai d'Orsay (2017)2à la suite de Marie-Christine Koessler dans son ouvrage sur les acteurs et processus de la politique étrangère française (1999)3et sur les ambassadeurs (2012)4.

Ce genre d'approche relevant de la sociologie et de l'analyse des processus décisionnels peut être pertinente pour le sujet qui nous intéresse. Il faut donc regarder aussi se plonger dans la vie intérieure, souvent méconnue et caricaturée, des systèmes politiques des deux pays.

Au cœur du pouvoir russe : la prédominance des « siloviki » et des partisans d'un durcissement autoritaire et nationaliste

Il convient d'abord de se pencher sur les réseaux qui constituent le cœur du pouvoir russe en ce début de décennie 2020. On sait que le régime russe est à la fois clanique et dirigé en plusieurs factions. Des factions sociologiques, d'abord : les oligarques issus du monde des affaires, désormais largement ralliés ou soumis au pouvoir politique depuis les « purges » du premier mandat de Poutine, mais avec qui le Kremlin doit encore composer d'autant plus que Poutine lui-même est compromis dans leurs activités dont il tire des bénéfices personnels5 ; les siloviki issus des structures de force de l’État soviétique, qui semblent détenir avec le président la réalité du pouvoir politique et être les plus influents sur la « ligne » suivie par le pays ; des amis proches du président qui n'entrent parfois dans aucune de ces deux cases ; des personnalités politiques plus traditionnelles dont l'ascension se fait quasi-systématiquement avec l'assentiment du pouvoir (on remarque d'ailleurs que la carrière des politiciens favorisés par le Kremlin se fait de moins en moins au sein du parti présidentiel Russie unie, de plus en plus impopulaire, visiblement pour préparer une nouvelle étape de la vie du régime) ; des cadres de l’Église orthodoxe russe œuvrant à consolider « l'alliance » avec le pouvoir politique ; enfin, les nouveaux relais du pouvoir, actifs dans la « guerre de l'information », la promotion de l'effort de propagande à l'intérieur et celle du soft powerrusse à l'extérieur, qui proviennent sur un plan sociologique de milieux divers. Nous verrons qui sont les principales personnalités qui comptent dans ces différentes catégories. Des factions idéologiques, ensuite : nous verrons que l'ancienne distinction entre « libéraux » (ou modérés) et nationalistes n'est plus autant d'actualité que sous les premières présidence de Poutine ou celle de Medvedev, les nationalistes et partisans d'une ligne dure l'ayant emporté.

En plus de vingt ans de règne, l'entourage de Vladimir Poutine a connu de profonds changements. Il ne reste ainsi pratiquement plus rien de la « Famille », clan d'oligarques proches d'Eltsine qui avait largement contribué à l'ascension de son successeur en pensant le contrôler. On remarque qu'au fil du temps, les libéraux pro-occidentaux ont vu leurs rangs se dépeupler au profit de nationalistes et de partisans de la confrontation avec l'Occident. On remarque aussi que les plus proches amis et collaborateurs du président sont restés pour l'essentiel les mêmes tout au long de la période, la plupart étant des siloviki issus du KGB ou des natifs de Saint-Pétersbourg. L'entourage restreint de Vladimir Poutine ne reflète pas toujours la sociologie des milieux dirigeants russes au sens large, ni leurs principales factions. Les silovikisont visiblement surreprésentés dans la garde rapprochée du chef d’État, dont les principaux conseillers sont souvent partisans d'une ligne « dure ». Les détenteurs des plus hautes fonctions de l’État ne sont pas toujours de vrais intimes du président, idem pour les principaux patrons du pays ; a contrario, certains proches de M. Poutine jouissent d'une forte influence sur la vie du pays sans occuper de fonctions de premier plan.

L'entourage de Vladimir Poutine et le fonctionnement des milieux dirigeants russes ont fait l'objet de travaux poussés. On renverra notamment au magistral All the Kremlin's Men : Inside the Court of Vladimir Putin6de Mikhaïl Zygiar, un des meilleurs journalistes indépendants de Russie où son enquête est vite devenue un best-seller. Plus récemment, la journaliste de Reuters Catherine Belton a publié Putin's People : How the KGB Took Back Russia and Then Took on the West7, qui met davantage l'accent sur les réseaux d'influence du système Poutine. Pour une mise en perspective historique, on conseillera également l'ouvrage de Vladimir Fédorovski Au cœur du Kremlin8, qui couvre une période s'étendant de la fin du règne de Staline à la fin des années 2010, et Au cœur du pouvoir russe, de Tania Rakhmanova9, qui couvre la période 1996 à 2014, du chaos des années Eltsine à l'apothéose de Poutine.

Nous ne nous étendrons pas ici sur six figures bien connues du régime russe : Dmitri Medvedev, président de 2008 à 2012 et Premier ministre de cette date jusqu'à 2020, qui reste un proche de Poutine dont l'influence actuelle est difficile à évaluer ; son successeur Mikhaïl Michoustine, Premier ministre depuis janvier 2020, qui s'est progressivement imposé comme un dirigeant apprécié au point d'être désormais cité comme un potentiel successeur de Poutine ; le puissant ministre de la Défense Sergueï Choïgou, qui est l'un des visages les plus emblématiques du renouveau de la puissance russe auquel il a largement pris part, et l'un des favoris en vue de la succession de Vladimir Poutine dont il est un ami proche ; le chef d’État-major et Général des Armées Valery Gerasimov, qui est avec Choïgou et Poutine lui-même le principal acteur du redressement militaire russe, mais qui n'a pas particulièrement de poids dans la politique intérieure du pays ; le ministre des Affaires étrangères (depuis 2004) Sergueï Lavrov, un des diplomates les plus habiles de la planète qui a joué un rôle déterminant dans le retour de la Russie sur la scène internationale et devrait continuer de diriger la politique étrangère du pays pour de longues années ; et enfin Sergueï Sobianine, le maire de Moscou à qui l'on prête parfois un destin national.

Parmi les proches moins connus de Poutine qui ont le plus d'influence sur la direction du pays, citons d'abord Igor Setchine, patron du géant pétrolier Rosneft, considéré comme l'homme le plus puissant de Russie après son président, au point que l'on a pu parler à un moment d'un triumvirat formé avec Medvedev et Poutine, dont il est un conseiller écouté. Citons ensuite Viatcheslav Volodine, qui a occupé diverses hautes fonctions dont celle de vice-Premier ministre avant d'être élu président de la Douma en 2016 ; Volodine, à qui l'on prête depuis plusieurs années des ambitions présidentielles, est l'un des potentiels successeurs de Poutine les plus couramment cités. Un autre de ces potentiels successeurs est Alexeï Dioumine. Très proche du président dont il a dirigé le service de sécurité, Dioumine est un silovik qui a fait l'essentiel de sa carrière dans le monde du renseignement, de la sécurité et de la défense. En tant que n°2 du renseignement militaire russe, le GRU, il a joué un rôle clé dans l'annexion de la Crimée et aurait participé à l'opération de sauvetage du président ukrainien Viktor Yanoukovitch. Aujourd'hui gouverneur de l'oblast de Toula après un passage comme vice-ministre de la Défense, Alexeï Dioumine présente l'un des profils les plus crédibles parmi les successeurs potentiels de Vladimir Poutine. S'il devait accéder à la tête de la Russie, sans doute l'ancien sômatophylaque du président russe poursuivrait-il l'orientation nationaliste et eurasiste de son prédécesseur, et pourrait visiblement s'affirmer plus déterminé encore dans la conduite d'une politique de puissance agressive.

Toujours du côté des siloviki, on peut citer également l'un des plus puissants d'entre eux, Nikolaï Patrouchev, ancien du KGB et Secrétaire général du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie depuis 2008, et Sergueï Ivanov, ex-ministre de la Défense passé lui aussi par le KGB, qui reste apparemment influent dans les milieux dirigeants et a participé à l'ingérence dans l'élection présidentielle américaine de 2016. D'autres vétérans du légendaire service de renseignement soviétique sont parmi les amis les plus proches et anciens amis de Vladimir Poutine. C'est le cas de Sergueï Tchemezov, patron du conglomérat Rostec, une holding tentaculaire détenue par l’État, qui a connu Poutine à Dresde lorsqu'ils étaient au KGB. Et de Nikolaï Tokarev, aujourd'hui président du conseil d'administration de Transneft (transport de pétrole, oléoducs), qui s'est également lié d'amitié avec le futur président lorsqu'ils étaient en poste à Dresde. L'un des « mentors » de Poutine est d'ailleurs Lazar Matveev10, qui a été l'un de ses supérieurs au KGB en RDA mais n'est visiblement pas dans la boucle des milieux dirigeants. Parmi les amis les plus anciens de M. Poutine, citons également les frères Boris Rotenberg et Arkadi Rotenberg, aujourd'hui dirigeants de la banque SMP, qui ont sympathisé avec le futur président à des cours de judo lorsque ce dernier avait douze ans. En plein scandale provoqué par la vidéo d'Alexeï Navalny sur le « palais de Poutine » au bord de la mer Noire, Arkadi Rotenberg s'est déclaré propriétaire11de ce temple de la mégalomanie, ce qui est peu crédible. Un autre ami de jeunesse du chef d’État est Sergueï Roldouguine, violoncelliste et homme d'affaires, parrain d'une des filles de Poutine à qui il a présenté son ex-femme Lioudmila. Autre grande fortune proche du président, le président de la RZD (équivalent russe de la SNCF), Vladimir Yakounine, est lui aussi influent à la fois sur le plan intérieur et dans la conception de la politique étrangère russe. Sa Fondation Saint-André vise à affermir la place de la religion orthodoxe, les valeurs traditionnelles, la dévotion patriotique autour d'un État fort ; sa vision des affaires internationales et du rôle que doit y jouer la Russie a l'oreille de son ami Poutine. Notons également les profils de Guennadi Timchenko, fondateur et dirigeant de l'entreprise Gunvor, pour son influence dans les milieux économiques, et d'un Ukrainien, Viktor Medvedtchouk, député pro-russe qui a joué un rôle interne dans l'annexion de la Crimée où il accueille parfois Poutine dans sa villa. Comptant parmi les hommes les plus riches et puissants d'Ukraine où il est relais d'influence pour le Kremlin, Medvedtchouk contrôlait également les chaînes de télévision pro-russes Zik TV, NewsOne et 112 Ukraine, interdites par un décret du président Volodymyr Zelensky en février 202112.

Le président s'est entouré depuis 2020 de deux nouveaux proches conseillers : Maxime Oreshkine, ancien ministre de l’Économie, désormais conseiller économique de Poutine, et Vladimir Medinski, ancien ministre de la culture, conseiller du président, nationaliste traditionaliste et promoteur de projets tels que « l'internet patriotique ». Le conseiller le plus emblématique du président a longtemps été Vladislav Sourkov, jusqu'à ce qu'il soit débarqué en début d'année 2020. D'un cynisme brutal, apôtre de pratiques autoritaires qu'il a activement contribué à renforcer au service de son président, Sourkov est entre autres l'inventeur du concept de « démocratie souveraine » et s'est montré d'une grande ingéniosité face aux tentatives de faire émerger une opposition digne de ce nom. Le conseiller de Poutine avait déjà été congédié en 2013 avant de revenir rapidement à la faveur du dossier ukrainien où il a joué un rôle clé ; c'est à propos des mêmes affaires ukrainiennes qu'il a été à nouveau écarté, en grande partie sans doute pour donner des gages de bonne volonté à Kiev. On peut néanmoins supposer que Sourkov reste influent dans l'ombre, et qu'il pourrait bien revenir un jour dans l'organigramme du pouvoir.

Attardons-nous sur l'homme d'affaires milliardaire Konstantin Malofeev, proche de Poutine comme des dirigeants de l’Église orthodoxe, et personnalité active dans la bataille pour la consolidation morale, religieuse et nationaliste de la société russe. S'il soutient le président dont il influe parfois sur le discours et les décisions, il n'hésite pas à critiquer le gouvernement russe ou à s'opposer à d'autres personnalités emblématiques de l'élite dirigeante. Malofeev finance les rebelles prorusses ukrainiens, et on le soupçonne depuis la publication d'une enquête de la Novaya Gazeta d'avoir contribué à la planification minutieuse de la guerre hybride contre l'Ukraine. Monarchiste, orthodoxe intégriste et réactionnaire, créationniste, homophobe pathologique et sympathisant de la droite dure américaine, Malofeev est aussi l'un des principaux soutiens des partis d'extrême-droite en Europe, dont le Rassemblement national. Le milliardaire sulfureux, qui a rencontré plusieurs fois Aymeric Chauprade lorsque celui-ci était le conseiller de Marine Le Pen sur les questions internationales, est un partisan de cette dernière. Malofeev, qui trempe dans plusieurs affaires de corruption et de détournements de fonds, a lui-même confirmé avoir aidé Jean-Marie Le Pen à percevoir deux millions d'euros pour Cotelec13, l'un de ses micropartis qui ont contribué au financement de campagnes du Front national y compris sous la direction de Marine Le Pen.

L'oligarque d'extrême-droite a fondé en 2015 la chaîne Tsargrad TV, qui avait fait parler d'elle en Occident en 2017 en proposant aux homosexuels russes de les payer pour qu'ils quittent le pays. Le nom « Tsargrad » était celui que donnaient autrefois les panslavistes et autres mouvances à la ville de Constantinople qu'ils entendaient reconquérir – une ambition à laquelle adhéraient des personnalités comme Dostoïevski, et qui restait encore un objectif stratégique pour l'Empire russe à la veille de la Première Guerre mondiale. Dirigeant de la « Société de l'Aigle à deux têtes » qui entend peser sur la vie politique russe, Konstantin Malofeev a initié en 2019-2020 un mouvement monarchiste également appelé Tsargrad, auquel se sont vite ralliés des parlementaires et diverses personnalités allant d'Alexandre Douguine, dont nous parlerons plus loin, à l'ancien Procureur général Youri Skuratov14, dont Poutine avait pourtant orchestré la chute à l'époque d'Eltsine au moyen d'un kompromat pornographique monté de toutes pièces. Le retour à la monarchie défendu par Malofeev et une petite partie de l'intelligentsia russe prête à sourire. Certes, Poutine n'a pas encore publiquement moqué ou rejeté une telle idée. En 2017, le jour du centenaire de l'abdication de Nicolas II (15 mars 1917), le chef de la Crimée annexée, Sergueï Axionov, se prononçait ouvertement en faveur de la monarchie15, comme d'autres personnalités politiques russes avant lui. Le même jour, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov avait répondu à propos de ces aspirations tsaristes que « le président Vladimir Poutine voit de telles idées sans optimisme et est très ouvert à de telles discussions16 ».Une réponse floue qui ne rend pas pour autant crédible une hypothèse aussi farfelue.

Mais pour ses partisans, la restauration de la monarchie en Russie n'est pas forcément synonyme de restauration des Romanov, ni d'un régime princier et nobiliaire à l'ancienne. Au lancement de son mouvement, Malofeev avait avancé que « les gens qui aiment Vladimir Poutine voient le maintien de son pouvoir sous un jour impérial et monarchique. Je partage ces valeurs17 ».Toujours à propos du dirigeant russe, l'oligarque monarchiste estime que « avec lui, l'idée monarchiste prend un nouveau sens : nous utilisons encore le vocable étranger de “président”, mais c'est bien un souverain que nous avons18 ».Si les rêves de restauration impériale de Malofeev et ses affidés ont bien peu de chances de se réaliser un jour, l'idée d'élever de facto Poutine au rang véritable tzar concentrant tous les pouvoirs à vie n'est pas à prendre à la légère. Lorsque, fin 2018, Konstantin Malofeev promettait devant une assemblée de prêtres et de dirigeants politiques acquis à la cause monarchiste que « nous ferons tout notre possible pour que Poutine reste au pouvoir le plus longtemps possible19 », nombre d'observateurs imaginaient le président chercher à se maintenir au pouvoir dans l'ombre après avoir quitté la présidence en 2024. Peu imaginaient que Poutine en viendrait à obtenir le droit de rester président à vie. C'est pourtant ce qui est arrivé suite au référendum constitutionnel de 2020. Un référendum dont l'un des principaux acteurs a semble-t-il été... Konstantin Malofeev. Le milliardaire, qui a accru son influence en devenant en 2019 vice-président du Conseil mondial du peuple russe, se félicite de voir le régime russe évoluer vers une monarchie qui ne dit pas son nom ; au côté de réseaux partageant sa vision du monde, il entend peser toujours davantage pour régénérer la Russie. Parmi les sujets qui pourraient s'imposer, figure la relance du projet expansionniste de « Nouvelle Russie » en Ukraine méridionale... S'agissant de l'action internationale, le pendant de Malofeev est un autre milliardaire, Evgueni Prigojine, surnommé le « chef cuisinier de Poutine », qui s'est fait connaître en Occident comme l'organisateur des « usines à troll », qui rassemblent des armées d'internautes payés pour semer la discorde sur les réseaux sociaux occidentaux et y propager de fausses informations (voir le chapitre sur la « guerre de l'information »). Impliqué dans le mercenariat via la société Wagner, qui intervient dans en Ukraine, en Syrie, en Libye, au Mali, en Centrafrique, au Soudan, à Madagascar et au Venezuela, Prigojine est aussi l'un des principaux acteurs de l'entrisme russe en Afrique, y compris dans la volonté d'y réduire l'influence française.

Qui sont ensuite les principaux dirigeants de l’Église orthodoxe qui gravitent autour de Vladimir Poutine et influent sur sa ligne politique ? Nous pouvons en citer trois qui pèsent, chacun à leur manière, dans la relation fondamentale qu'entretient le président avec la religion nationale. On ne s'étendra pas sur le patriarche Cyrille, dirigeant de l’Église orthodoxe russe. Extrêmement influent, celui que les Russes considèrent comme l'équivalent du pape est l'un des personnages les plus puissants d'une Russie dont il a contribué à façonner le nouveau visage. Le chef de l’Église russe est bien mieux connu que l'essentiel des autres personnalités citées ici. Notons cependant qu'il est loin d'être une marionnette du Kremlin, comme on peut avoir tendance à le penser en Occident. Premièrement, il semble que Poutine cherche autant à s'attirer le soutien de l’Église que cette dernière n'a besoin du sien pour amorcer sa renaissance. Le dirigeant religieux et le dirigeant politique sont dans une situation d'interdépendance et de dialogue, pas d'inféodation du premier au second. Ensuite, Cyrille est probablement l'un des dirigeants russes à entretenir les rapports de forces les plus avantageux avec le pouvoir, malgré le rôle de ce dernier dans le retour en force de l’Église en Russie. Il a en effet une autorité morale, de l'influence, des marges de manœuvre qui n'en font pas le vassal de M. Poutine. Les projets du patriarche se heurtent parfois à ceux du Kremlin ; l'agression russe contre l'Ukraine a en effet conduit en 2018 à une forme de sécession de l’Église orthodoxe d'Ukraine20, devenue officiellement autocéphale l'année suivante. Alors que l'Ukraine a historiquement été le point de départ de la christianisation de toutes les Russies et conserve une importance symbolique, ce schisme a ainsi été particulièrement mal vécu. A contrario, le travail diplomatique patient de Cyrille en faveur des communautés orthodoxes du Proche-Orient a par exemple contribué au renforcement de l'influence russe dans la région. Partenaire du pouvoir, Cyrille reste globalement un allié de celui-ci.

Dans l'intimité du pouvoir, l'archimandrite Tikhon, de son vrai nom Georgiy Alexandrovitch Shevkunov (ou Chevkounov), réputé être le conseiller spirituel et confesseur de Poutine, est l'un des principaux acteurs du rapprochement entre le Kremlin et l’Église orthodoxe. Le président russe semble entretenir avec lui une relation plus personnelle qu'avec le patriarche Cyrille. Sans doute moins influent, l'archimandrite Iliy Nozdrine, également réputé proche de Poutine, est une autre figure de cette nouvelle alliance entre le pouvoir et l’Église. Pour lui, les Occidentaux sont « des zombies qui ne comprennent rien aux Russes », un ennemi qui veut plonger la Russie « dans les abysses du désastre, du feu, de la mort et de l'irréligion ». Toujours selon le prêtre proche du Kremlin, « la nouvelle Russie avec l'Ukraine, la Biélorussie, la Grande Russie, tout ça, c'est la même chose21 ».

A toutes ces personnalités proches du président ou influentes dans le régime, ajoutons une dernière catégorie, celle des opposants complices qui servent de faire-valoir au Kremlin et permettent de contrôler un simulacre de pluralisme démocratique. Le personnage le plus emblématique de cette catégorie est Vladimir Jirinovski, président (depuis une trentaine d'années) du Parti libéral-démocrate qui contrairement à ce que pourrait laisser son nom est une formation d'extrême-droite promouvant une ligne nationaliste, impérialiste, réactionnaire et anti-occidentale encore plus poussée que celle du Kremlin, et soutient d'ailleurs des positions monarchistes. Candidat à pratiquement toutes les élections présidentielles depuis 1991, où il cultive un style outrancier et multiplie insultes et comportements violents, Jirinovski est régulièrement critique envers le gouvernement voire envers Poutine lui-même, mais tout comme le Parti communiste russe, il permet de répondre à une demande électorale et d'occuper un espace politique au sein de l'opposition sans gêner le Kremlin. De temps à autre, le Parti libéral-démocrate parvient (probablement en concertation préalable avec le parti Russie unie) à faire adopter des éléments législatifs à la Douma (équivalent russe de l'Assemblée nationale) : là aussi, il s'agit de faire vivre un semblant de démocratie institutionnelle. Ce rôle, rempli également par des formations comme Rodina (« Patrie », petit parti nationaliste), Russie juste (parti social-démocrate théoriquement d'opposition qui a pourtant soutenu Poutine à l'élection présidentielle de 2018), est important pour le le contrôle de la vie politique par un régime soucieux de maintenir des apparences démocratiques.

Nous n'avons cité ici que des personnalités qui pèsent réellement dans le régime russe ou constituent l'entourage proche de Vladimir Poutine : parmi elles, aucune femme. Les femmes qui comptent le plus en Russie sont pour la plupart des personnalités du monde de l'entreprise, de la culture, du sport ou de la recherche scientifique ; s'agissant de la politique, les femmes se font surtout entendre dans les rangs de l'opposition qui compte de nombreuses figures féminines (comme Lioubov Sobol, proche d'Alexeï Navalny, la journaliste et entrepreneuse Natalia Sindeïeva, ou la plus ambiguë Ksenia Sobtchak, fille du mentor de Poutine Alexis Sobtchak, qui passe pour être une téléguidée par le Kremlin), auxquelles s'ajoutent des dirigeantes d'ONG (telle Svetlana Gannushkina) et des collectifs féministes ou défenseurs des LGBT (avec des militantes comme Ioulia Tsvetkova, emprisonnée à 26 ans, ou Elena Grigorieva, assassinée en 2019). Le régime au pouvoir, ainsi que l'entourage proche de son dirigeant, restent largement dominés par la gente masculine. Quidmalgré tout des femmes qui comptent au cœur du pouvoir russe ?

Les femmes les plus connues de l'entourage Vladimir Poutine sont d'abord celles de sa famille : son ex-épouse, Lioudmila Poutina (née Chkrebneva), que Poutine a possiblement épousé parce que le KGB n'envoyait en mission que des hommes mariés et dont il a divorcé en 2013, et leurs filles Maria et Ekaterina. On prête depuis plusieurs années à Poutine une relation avec l'ancienne gymnaste Alina Kabaeva, de 31 ans sa cadette. Après avoir été accusée de dopage, celle-ci est devenue députée dans les années 2000 avant de se reconvertir dans le journalisme en 2014, chaque fois grâce à de mystérieux soutiens. Du président russe, elle aurait eu une fille, puis deux jumeaux nés en 2019. Pratiquement rien ne fuite sur la vie privée du président ; dans un accès de romantisme, celui-ci s'est publiquement emporté contre « ceux qui, avec leur nez rempli de morve et leurs fantasmes érotiques, s'ingèrent dans la vie des autres ». Aucun journaliste n'osera de toute façon pénétrer l'intimité de Vladimir Poutine contre son gré : mourir en journaliste d'investigation est un destin honorable, mais qui veut mourir en paparazzo ?

S'agissant des femmes d'influence proches du régime, on peut citer quelques noms. La femme la plus puissante de Russie serait Elvira Nabioullina, présidente de la Banque centrale fédérale. Sur le plan institutionnel, la femme ayant le plus d'influence sur la vie politique russe est peut-être Valentina Matvienko, ancienne gouverneure de Saint-Pétersbourg et présidente du Conseil de la fédération (comparable au Sénat français) depuis 2011, qui est visiblement la seule femme à avoir été citée parmi les successeurs potentiels de Poutine. Parmi les autres femmes qui comptent dans le régime poutinien : Margarita Simonian, rédactrice en chef de RT, Sputnik et de l'organisme Rossia Segodnya (parfois orthographié Sevodnya), qui s'est imposée comme la principale figure de la « guerre de l'information » et est une personne-clé du soft power russe ; Maria Zakharova, diplomate chevronnée et porte-parole du ministère des Affaires étrangères dont elle dirige les services de presse et d'information ; Natalia Poklonskaïa, étoile montante de la politique russe née ukrainienne, qui a joué un rôle interne dans le « rattachement » de la Crimée à la Russie et est désormais une sénatrice en vue ; Irina Iarovaïa et Elena Mizoulina, députées ultra-conservatrices qui ont pesé dans le raidissement de la législation russe en matière sociétale et sécuritaire ; ou encore Natalya Narochnitskaïa, historienne et diplomate nationaliste active dans les réseaux russes à l'étranger.

Voici donc un aperçu global de la composition du pouvoir russe en plein quatrième mandat de Vladimir Poutine. On retient entre autres la prépondérance de personnalités issues de milieux régaliens (armées, diplomatie, et surtout appareil sécuritaire), et plus encore d'une ligne dure partagée jusque chez les personnalités du monde des affaires ou de l’Église orthodoxe qui comptent le plus. Sur ce point, le régime s'est encore radicalisé, au détriment de partisans d'une modération politique et d'une détente avec l'Occident. De quoi favoriser, sur le plan intérieur, la perspective d'un durcissement idéologique et l'hypothèse d'une répression accrue en cas de forte contestation. Et de quoi favoriser, sur le plan extérieur, le choix de la confrontation et de la force en cas de crise internationale, crédibilisant l'idée que le régime pourrait être tenté par une aventure extérieure, une fuite en avant ou une tentative de fait accompli qui pourraient toutes dégénérer. La composition actuelle du pouvoir russe crédibilise aussi l'hypothèse d'un rapprochement pérenne avec la Chine du fait de la prédominance des silovikiet des partisans d'une ligne dure.

Au cœur du pouvoir chinois : la domination de Xi Jinping au sein du Parti-Etat et la victoire des partisans d'une ligne dure face à l'Occident

Quidà présent de la Chine ? Il n'y a justement pas d'équivalent dans ce pays de la notion russe de siloviki : de manière classique on y distingue sur tel ou tel sujet des « durs » ou des « modérés ». En politique étrangère, on peut pour simplifier les choses parler d'un camp nationaliste (dont sont entre autres issus les « loups combattants » partisans d'une diplomatie chinoise agressive) et d'un camp favorable à une diplomatie plus apaisée dans la continuité de la stratégie de Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao consistant à faire profil bas sur la scène internationale. Notre théorie est que des factions comparables aux silovikirusses se sont imposées au sein du Parti communiste chinois, voire de la société chinoise, et devraient garder la haute main autour d'un certain temps autour de Xi Jinping. Cette évolution est proche de ce que l'on observe en Russie, et crédibilise encore l'hypothèse d'un rapprochement durable entre Beijing et Moscou.

Le système politique chinois sous Xi Jinping est extrêmement différent du système politique russe sous Vladimir Poutine. Pour mieux comprendre la vie politique en Chine et les évolutions qu'elle pourrait connaître à l'avenir, les deux ouvrages français les plus complets et synthétiques sur la vie politique chinoise et ses perspectives sont Le Système politique chinois. Vers un nouvel équilibre autoritaire22et Demain la Chine : démocratie ou dictature ?23, tous deux écrits par Jean-Pierre Cabestan ; leur contenu doit cependant tenir compte de la spectaculaire dérive autoritaire de ces dernières années, laquelle a dépassé les prévisions de la plupart des observateurs de la vie politique chinoise.

On l'a dit, le régime chinois fonctionne sur un modèle collégial, conçu pour éviter le retour d'un tyran au sein du Parti. Un modèle que l'ascension spectaculaire de Xi Jinping a mis entre parenthèse, si elle n'y a pas définitivement mis fin (c'est moins probable). Le régime de Vladimir Poutine s'est longtemps caractérisé par un grand écart entre le contenu des textes constitutionnels (démocratiques) et leur application, avant que la législation ne soit progressivement adaptée pour servir de base légale à l'autoritarisme poutinien (des textes permettant de faire taire les personnalités et organisations de l'opposition comme « agents de l'étranger jusqu'à la réforme constitutionnelle permettant à Poutine de rester au pouvoir théoriquement jusqu'en 2036). En comparaison, l'exercice des pouvoirs en Chine est davantage fidèle aux textes institutionnels. Certes, la République populaire de Chine se définit comme un « Etat socialiste de dictature démocratique populaire » (sic), où « tout le pouvoir […] appartient au peuple », où « l'Etat respecte et garantit les droits de l'homme », et où « les citoyens […] jouissent de la liberté d'expression, de la presse, de réunion, d'association, de défiler et de manifestation ». Sans doute les droits de l'homme, la liberté et la démocratie garantis par la Constitution sont-ils « à caractéristiques chinoises », pour reprendre une terminologie chère à la novlangue du PCC. Malgré tout, la Constitution affirme la domination du Parti et de son idéologique sur la vie publique, et l'interdiction de leur « porter atteinte ». La dictature de Xi repose sur des institutions et une législation authentiquement autoritaires.

La principale caractéristique du régime chinois est son opacité. Même lorsque Mao sacrifiait des millions de ses compatriotes dans le cadre de luttes internes entre communistes (la « Révolution culturelle » était d'abord et avant tout une manière pour l'architecte du « Grand bond en avant » d'écarter ses rivaux et de liquider les factions plus modérées du Parti), le fonctionnement du Parti restait obscur. Aujourd'hui encore, ses cadres jurent le poing levé de « préserver les secrets du Parti communiste chinois ». Là où où l'opacité du régime russe n'est pas absolue – en témoigne les informations qui précèdent, le régime chinois parvient à entretenir l'omerta, le secret et le mystère à tous les niveaux : on en sait moins sur ce qu'il se passe au cœur du pouvoir à Beijing que dans les camps de concentration à l'ouest du pays. Au niveau national, le gouvernement chinois ne laisse rien filtrer ou presque des tractations, des négociations et des jeux de pouvoir en tous genres. Enfin, même si le pouvoir chinois est plus hiérarchisé qu'en Russie (le pouvoir exceptionnellement étendu de Xi Jinping faussant tout le système), on en sait peu sur qui sont véritablement les hommes les plus puissants de Chine, au sein du Parti, de l'armée, des entreprises publiques et privées et du monde culturel.

Sur le plan politique, les personnalités les plus importantes du régime sont les membres du Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois (le Comité au pouvoir au moment d'écrire ces lignes est le dix-neuvième de l'histoire du Parti : ses membres ont été désignés durant le Congrès du PCC de l'automne 2017 qui a entériné l'accession de Xi Jinping au pouvoir à vie). Composé de sept membres (leur nombre pourrait être ramené à cinq au Congrès de 2022, renforçant encore l'emprise de Xi), ce politburofonctionnant dans un secret hermétique est le véritable cœur du pouvoir. Ses membres pour la période 2017-2022 sont : Xi Jinping, Secrétaire général du Parti, Président de la République populaire de Chine et Président de la Commission militaire centrale ; Li Keqiang, Premier ministre, Président du Conseil des affaires de l'Etat ; Li Zhanshu, président du Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire ;Wang Yang, président de la Conférence consultative politique du peuple chinois ; Wang Huning, Premier Secrétaire du Secrétariat général du Parti ; Zhao Leji, Secrétaire du Comité central permanent pour l'inspection disciplinaire du Parti (un poste clé puisqu'il intègre aussi bien la lutte anti-corruption que certains éléments de l'encadrement idéologique) ; et Han Zheng, premier vice-Premier ministre.

Précision utile au vu de la complexité du système politique chinois : si la gouvernance de l'Etat se confond avec celle du Parti, il existe des institutions d'Etat en parallèle des principaux organes du Parti. La fonction de Secrétaire général du Parti communiste est de loin la plus importante de toutes les fonctions politiques chinoises, tandis que la présidence de la République populaire est essentiellement honorifique avec entre autres un rôle de représentation à l'international. Comme ses prédécesseurs récents, Xi Jinping cumule les deux postes. Le Premier ministre (Li Keqiang, qui exerce la fonction au moment d'écrire ces lignes, est donné partant en 2022) dirige le Conseil des affaires de l'Etat, qui est le gouvernement de la République populaire mais a dans les faits moins de pouvoir que le Comité permanent du bureau politique du Parti dont le Premier ministre est membre. Comme en France, le système politique chinois a un exécutif bicéphale, entre le Président de la République et Secrétaire général du Parti, et le Premier ministre : on parle ainsi d'une administration Xi-Li pour désigner l'exécutif dirigé par le tandem Xi Jinping-Li Keqiang. Le Premier ministre est approuvé par l'Assemblée nationale populaire (qui singe le pouvoir législatif des démocraties au point de compter parmi ses près de 3 000 élus des représentants de dociles partis autorisés, membres du « Front uni » ou « indépendants ») et joue un rôle parlementaire. Le vice-président de la République – Wang Qishan pour la période 2018-2023 – est censé être élu par l'Assemblée nationale populaire, mais est désigné au plus haut niveau du Parti. Parmi ses prérogatives largement honorifiques, figure une influence sur la politique étrangère et un rôle de représentation de la Chine à l'étranger. Enfin, la Commission militaire centrale – également dirigée par Xi Jinping – est une émanation du Parti où s'élabore la politique de défense du pays : rappelons en effet que l'Armée populaire de libération ne dépend pas de l’État, mais du Parti. Stricto sensu, elle n'est pas l'armée nationale de la Chine, mais le bras armée du PCC. Le ministère de la Défense nationale n'a, contrairement à ce qui se fait dans la plupart des autres pays, pas de véritable pouvoir et sert, comme la présidence de la République, à offrir un visage institutionnel aux forces armées, notamment à l'étranger où le ministre de la Défense peut ainsi être l'interlocuteur des ministres étrangers ; le ministre de la Défense (aujourd'hui le général Wei Fenghe) est d'ailleurs à la fois membre du Conseil des affaires de l’État et membre de la Commission militaire centrale.

Nous avons vu en détail qui étaient les proches de Vladimir Poutine, qu'en est-il de l'entourage de Xi Jinping ? Là encore, l'opacité domine et les informations fiables sont rares. On peut néanmoins confirmer que la plupart des proches du dirigeant chinois partagent sa vision d'une affirmation plus décomplexée de la puissance chinoise, et que les postes les plus élevés de la hiérarchie politique chinoise sont détenus par des alliés de Xi (le Premier ministre Li Keqiang, plus modéré, incarnant d'une certaine manière le lien avec les factions moins acquises au chef de l’État). Du côté des plus proches conseillers de Xi, on peut citer Li Zhanshu, qui a l'oreille du président, Wang Qishan, qui est considéré comme un sage (il a largement contribué à éviter la propagation en Chine de la crise financière asiatique de 1997 et est écouté en politique étrangère), et surtout Wang Huning. Cet intellectuel parmi les plus célèbres de Chine (en-dehors des dissidents plus médiatisés à l'étranger) est régulièrement présenté comme l'éminence grise du pouvoir chinois depuis les années 2000, au point que Hu Jintao l'emmenait partout avec lui en Chine comme dans ses déplacements internationaux. Le natif de Shanghai est devenu l'un des principaux conseillers idéologiques de Xi Jinping, voire le principal d'entre eux ; si plusieurs médias avaient fait en 2018 état de sa disgrâce, il semble que son influence reste prégnante, y compris au sein du Comité permanent du bureau politique du PCC dont il est toujours membre.

Parfaitement francophone, Wang Huning a longuement étudié la pensée politique française et a d'ailleurs consacré sa thèse de doctorat sur le concept de souveraineté de Jean Bodin à Jacques Maritain24. Bon connaisseur de la philosophie des Lumières, il s'est intéressé à l'oeuvre du penseur libéral Alexis de Tocqueville qui a influencé ses propres réflexions sur les sociétés démocratiques, ce qui peut paraître paradoxal pour un intellectuel se revendiquant du communisme et promouvant une forme de renouveau nationaliste chinois. Après avoir suivi de très près les débats politiques dans le monde occidental – notamment l'introduction aux États-Unis de la French Theory, dont certains éléments ont été progressivement détournés jusqu'à donner naissance aux courants que l'on qualifie de manière générique de « woke » ou de « wokisme », Wang Huning en a tiré la conclusion que le régime chinois devait confirmer le choix de l'autoritarisme et ne pas dévier vers une forme ou une autre de démocratisation. Parvenu au cœur du pouvoir chinois, il a joué un rôle dans l'élaboration de la théorie du « développement scientifique » qui est aujourd'hui l'un des principaux axiomes idéologiques du Parti communiste chinois. Wang fait partie de ceux qui ont le plus œuvré pour réhabiliter et promouvoir définitivement la culture chinoise traditionnelle – dans la limite de sa compatibilité avec les orientations et les intérêts du Parti. L'une de ses principales réflexions est liée à la nécessité pour le régime communiste de favoriser un retour de la spiritualité dans la société chinoise tout en gardant celle-ci sous l'emprise et la direction du PCC. Si le communisme porte une espérance, il ne produit pas de morale là où la vie de la Cité en a besoin. Il s'agit entre autres pour Wang Huning d'éviter une fragmentation de la société, et surtout de pérenniser le régime actuel avec un nouveau projet de société sans lequel le « grand renouveau de la nation chinoise » ne pourra se concrétiser. Nous pouvons dresser un parallèle avec les orientations du régime russe, qui porte un projet de société qui ne se limite pas au seul culte de la puissance brute.

Comme vu plus haut, Xi Jinping a été intronisé autocrate à vie tandis que sa pensée a été élevée au niveau d'idéologie nationale, des changements devenus officiels entre l'automne 2017 et le printemps 2018. Le dirigeant chinois a depuis franchi une étape supplémentaire dans son apothéose. En novembre 2021, les instances dirigeantes du PCC ont fait voter une résolution sur l'historique du Parti qui fait définitivement de Xi Jinping le troisième « grand » de l'histoire de la Chine populaire après Mao et Deng. Signe de son importance, il ne s'agit que de la troisième résolution de ce genre depuis la fondation du Parti en 192125 : la première, en 1945, faisait le bilan des luttes, erreurs, victoires, controverses théoriques passées et entendait préparer les communistes à la victoire finale, survenue quatre ans plus tard ; la seconde, en 1981, faisait un bilan critique des excès et égarements du maoïsme (sans non plus condamner ses crimes ni engager de véritable remise en cause) et parachevait le tournant engagé deux ans plus tôt par Deng Xiaoping pour ouvrir le pays et engager sa modernisation ; la troisième, celle de 2021, fait le bilan de cent ans d'action du Parti et se tourne vers la « nouvelle ère », dont Xi Jinping est le guide, le principal théoricien, et le maître d’œuvre. Véritable dithyrambe à la gloire du Parti et de son chef, la résolution de 2021 verse dans un culte de la personnalité décomplexé qui montre l'envergure nouvelle du personnage de Xi Jinping, dont la pensée « est la quintessence de la culture et de l'âme chinoises26 ». En un siècle de luttes, « le Parti et le peuple ont écrit l’épopée la plus sublime de l’histoire plusieurs fois millénaire de la nation chinoise27 ». Une épopée qui n'en serait qu'à ses débuts, à l'aube de la « nouvelle ère » (le terme revient constamment) du camarade Xi qui est « l’auteur principal de la pensée sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère ».

Signe que le pouvoir de ce dernier est bien assuré malgré des contestations internes (minoritaires), un leitmotivrécurrent du texte est la nécessité de, « préserver absolument la position centrale du camarade Xi Jinping au sein du Comité central et du Parti28 », « s’attacher à préserver résolument la position centrale du secrétaire général Xi Jinping au sein du Comité central et du Parti », et ainsi de suite. Toujours selon cette résolution, le maintien de Xi au centre du pouvoir ne « fait que répondre au désir commun de l’ensemble du Parti, de l’armée et du peuple chinois multiethnique29 » et serait « d'une importance décisive [...] pour promouvoir le processus historique du grand renouveau de la nation chinoise30 ». Seul Xi pourrait donc accomplir cette tâche historique qui fait consensus au sein du Parti. Le pouvoir de Xi Jinping n'est pas sans limite au sein de l'appareil d'Etat chinois, et ses positions ne font pas l'unanimité complète : au-delà des crispations portant sur la fin du fonctionnement collégial du régime et l'accession de Xi à un pouvoir à vie, c'est le virage intérieur (durcissement autoritaire, réaffirmation du Parti dans la sphère économique et dans la vie quotidienne) et extérieur (affirmation d'une politique de puissance agressive s'appuyant sur la promotion du nationalisme en Chine même) qui inquiète des factions du Parti qui auraient souhaité le maintien d'une politique plus modérée. Mais l'hypothèse d'une révolution de palais qui pousserait Xi Jinping vers la sortie, déjà hautement improbable auparavant, devient encore moins crédible alors que les textes les plus importants du Parti assurent une telle place au dirigeant suprême. On note d'ailleurs que cette résolution entérine visiblement la position de Xi Jinping sur la « réunification » avec Taïwan. Précisons en effet que si l'objectif d'une telle « réunification » fait consensus au sein du Parti, les modalités de sa mise en œuvre divisent, entre les partisans (majoritaires) d'un recours à la force armée si nécessaire, et ceux (toujours plus minoritaires) qui jugent une telle option trop dangereuse. La résolution adoptée par le PCC proclame ainsi que « le camarade Xi Jinping a formulé des idées et des politiques importantes sur Taïwan, qui forment la stratégie générale du Parti pour résoudre le problème de Taïwan dans la nouvelle ère31 ».

Pour atteindre ses ambitions, le Parti « doit appliquer intégralement la pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère32 ». Pour ce faire, « il faut éduquer et orienter les cadres et les autres membres du Parti pour qu’ils deviennent des partisans convaincus et des militants dévoués de la pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère33 ». Un endoctrinement qui doit continuer de s'étendre, car « afin que se lève une nouvelle et nombreuse génération de communistes capables de reprendre le flambeau de l’époque, il importe d’inculquer la pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère34 ». Ces déclarations, qui rappellent les injonctions de l'époque maoïstes pour inculquer la pensée du Grand Timonier, se concrétisent depuis plusieurs années. Elles prennent désormais une tournure inquiétante, authentiquement totalitaire. La « pensée Xi Jinping » était déjà omniprésente en Chine depuis le milieu des années 2010, des smartphones (avec une application dédiée à son apprentissage) aux slogans sur les murs, des médias audiovisuels aux librairies. Depuis 2018, les détenus des camps de « rééducation » – à commencer par les Ouïghours – sont forcés de l'apprendre dans des séquences intensives s'apparentant à du lavage de cerveau. Et depuis la rentrée de 2021, la « pensée Xi Jinping » s'est invitée dans les manuels scolaires des écoles primaire et secondaire35 : les enfants étudient à la fois la « pensée » du tyran rouge, présentée comme une vérité révélée, et sa biographie officielle dans le cadre d'un culte de la personnalité de plus en plus décomplexé.

Une telle évolution du pouvoir de Xi Jinping marque une différence nette avec le régime russe, où la dérive autoritaire de Vladimir Poutine n'a pas atteint de tels sommets (ou bas-fonds). En revanche, étant donné que Xi Jinping souhaite visiblement maintenir une relation approfondie avec la Russie et son dirigeant, le fait que son pouvoir soit à ce point assuré va là encore dans le sens d'un partenariat durable entre Beijing et Moscou.


Aurélien Duchêne

1Graham Allison, Philip Zelikow, Essence of Decision, New York, Longman, 1999 [1971].

2Christian Lequesne, Ethnographie du Quai d’Orsay. Les pratiques des diplomates français, Paris, CNRS Editions, 2017.

3Marie-Christine Kessler, La Politique étrangère de la France. Acteurs et processus, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

4Marie-Christine Kessler, Les Ambassadeurs, Paris, Presses de Sciences Po, 2012.

5Le fameux « palais de Poutine » sur les bords de la mer Noire à Guelendjik, dont Alexeï Navalny et sa Fondation anti-corruption ont montré la démesure et le luxe indécent dans leur documentaire viral de janvier 2021, en est une spectaculaire illustration.

6Mikhail Zygar, All the Kremlin's Men : Inside the Court of Vladimir Putin, New York, Public Affairs, 2016 [2015].  Traduction française par Paul Simon Bouffartigue, Les Hommes du Kremlin, Paris, Le Cherche midi, 2018.

7Catherine Belton, Putin's People : How the KGB Took Back Russia and Then Took on the West, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2020.

8Vladimir Fédorovsi, Au cœur du Kremlin, des tsars rouges à Poutine, Paris, Stock, 2018.

9Tania Rakhmanova, Au cœur du pouvoir russe, Paris, La Découverte, 2014.

10NB : les noms russes se terminant en « eev » se prononcent « eyev ».

11Sébastian Seibt, « Arkadi Rotenberg, loyal oligarque et heureux propriétaire du "palais de Poutine" », France 24, 2 février 2021, https://www.france24.com/fr/europe/20210202-arkadi-rotenberg-loyal-oligarque-et-heureux-propri%C3%A9taire-du-palais-de-poutine

12Faustine Vincent, « Le président ukrainien Zelensky fait fermer trois chaînes prorusses », Le Monde, 5 février 2021, https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/05/le-president-ukrainien-zelensky-fait-fermer-trois-chaines-prorusses_6068914_3210.html

13Benoît Vitkine, « Les mauvais génies de Moscou à l’étranger », Le Monde, 18 septembre 2020, https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/18/les-mauvais-genies-de-moscou-a-l-etranger_6052748_3210.html

14Robert Coalson, « 'God Is With Us!' : Staunch Russian Conservatives Aim To Control The 2021 Duma Elections », Radio Free Europe/Radio Liberty, 27 novembre 2020, https://www.rferl.org/a/god-is-with-us-staunch-russian-conservatives-aim-to-control-the-2021-duma-elections/30971925.html

15« The Leader of Crimea Says Russia Should Bring Back Monarchy », The Moscow Times, 15 mars 2017, https://www.themoscowtimes.com/2017/03/15/the-leader-of-crimea-says-russia-should-bring-back-monarchy-a57435

16« Putin disapproves of debating whether Russia should return to monarchy », Agencia EFE, 15 mars 2017, https://www.efe.com/efe/english/world/putin-disapproves-of-debating-whether-russia-should-return-to-monarchy/50000262-3208345

17Irina Pankratova, « Russia’s ‘Orthodox tycoon’ is bankrolling a monarchist movement — but where does he get his money ? », The Bell, 22 novembre 2020, https://thebell.io/en/russia-s-orthodox-tycoon-is-bankrolling-a-monarchist-movement-but-where-does-he-get-his-money/

18Benoît Vitkine, « Les mauvais génies de Moscou à l’étranger », op. cit.

19Thomas Grove, « Czar Vladimir ? Putin Acolytes Want to Bring Back the Monarchy », The Wall Street Journal, 13 décembre 2018, https://www.wsj.com/articles/czar-vladimir-putin-acolytes-want-to-bring-back-the-monarchy-11544732680

20Il y a trois Églises orthodoxes en Ukraine, l’Église orthodoxe d'Ukraine devenue autocéphale en 2018-2019 étant la principale d'entre elles.

21Marc Nexon, « Coronavirus : le prêtre de Poutine s'envoie en l'air », Le Point, 14 avril 2020, https://www.lepoint.fr/monde/coronavirus-le-pretre-de-poutine-s-envoie-en-l-air-14-04-2020-2371358_24.php

22Jean-Pierre Cabestan, Le Système politique chinois. Vers un nouvel équilibre autoritaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2014.

23Jean-Pierre Cabestan, Demain la Chine : démocratie ou dictature ?, Paris, Gallimard, 2018.

24Yi Wang, « Wang Huning: China’s Antidote to Strongman Politics », The Diplomat, 22 novembre 2021, https://thediplomat.com/2017/11/wang-huning-chinas-antidote-to-strongman-politics/

25Key Resolutions on CPC history, https://www.globaltimes.cn/page/202111/1238838.shtml, The Global Times, 11 novembre 2021.

26France 24 avec AFP, « En Chine, le PCC adopte une résolution historique en faveur de Xi Jinping, 11 novembre 2021 », France 24, https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20211111-le-parti-communiste-chinois-adopte-une-r%C3%A9solution-historique-sur-xi-jinping

27« Résolution du Comité central du Parti communiste chinois sur les réalisations majeures et le bilan historique des cent années de lutte du Parti, adoptée le 11 novembre 2021 par le 6e plénum du XIXe Comité central du Parti communiste chinois », China.org, 17 novembre 2021, http://french.china.org.cn/china/txt/2021-11/17/content_77877215.htm

28Ibid.

29Ibid.

30Ibid.

31Ibid.

32Ibid.

33Ibid.

34Ibid.

35Dorian Malovic, « En Chine, la "pensée Xi Jinping" s’impose aux enfants », La Croix, 31août 2021, https://www.la-croix.com/Monde/En-Chine-pensee-Xi-Jinping-simpose-enfants-2021-08-31-1201173101