Comment rentabiliser le service public grâce au numérique ? (24/06/17)

En saisissant les opportunités offertes par le numérique et en agissant avec méthode, nous pourrions améliorer la qualité du service public et sa facilité d’accès, tout en réalisant des économies nécessaires et en renforçant des vecteurs d’emplois d’avenir. Comment procéder ?

Comment rentabiliser le service public grâce au numérique ? (24/06/17)

« La révolution numérique » : on l’invoque en permanence, mais on évoque moins ses effets concrets, notamment les modifications qu’elle pourrait potentiellement apporter à des secteurs où la numérisation est encore en retrait. Parmi ces secteurs qui résistent à la vague digitale, l’administration publique et le fonctionnement interne de l’État. En saisissant les opportunités offertes par le numérique et en agissant avec méthode, nous pourrions améliorer la qualité du service public et sa facilité d’accès, tout en réalisant des économies nécessaires et en renforçant des vecteurs d’emplois d’avenir. Comment procéder ?


Note de contexte


Contrairement à un mythe répandu, le numérique créé en France bien plus d’emplois qu’il n’en détruit. Une étude de la Fédération Syntec expliquait par exemple qu’en 2014, année difficile pour l’emploi, 12 000 personnes avaient trouvé un travail sûr grâce au numérique. Aujourd’hui, la filière compte au moins 365 000 salariés, dont 70% sont des cadres. Et à en croire les prévisions établies par de nombreuses entreprises, ça n’est qu’un début. Pour revenir à notre sujet, l’e-administration (ou e-gouvernement), celle-ci n’est en France pas si archaïque qu’on aurait tendance à le croire. En matière de fiscalité, un tiers des Français privilégie désormais la télédéclaration et le télépaiement. 90% de nos démarches courantes peuvent désormais en théorie être effectuées en ligne. Mais comme le rappelle Gilles Babinet, la méthode de déclaration des impôts en ligne n’a que peu évolué depuis 2004. Depuis quatre ans, les victimes peuvent déposer une pré-plainte en ligne avant de la finaliser au poste de police, et les personnes ayant besoin d’un logement social peuvent faire une demande en ligne sur un service dédié. Des mesures salutaires, parmi les bonnes avancées du quinquennat Hollande, mais qui restent largement améliorables.


En mai dernier, un rapport de la société de consultants Roland Berger – dont les publications sont généralement assez visionnaires – se penchait sur la transformation digitale du secteur public. Le rapport évalue 700 activités différentes dans le secteur public, en calculant pour chacune d’elle une probabilité d’automatisation allant de 0 à 1. Il en ressort que les emplois transactionnels sont les plus concernés par ce risque ; a fortiori, d’autres emplois publics de catégorie C risquent d’être touchés.


À court terme, dans toutes les administrations, les emplois qui apparaissent comme les plus exposés à de fortes probabilités d’automatisation concernent les « personnels administratifs et techniques », les secrétaires administratifs, les contrôleurs et techniciens et les adjoints administratifs et techniques.
Rapport Transformation digitale du secteur public, p. 3


Selon les calculs des auteurs du rapport, entre 40 et 110 000 emplois publics (soit 3 à 8% des 1 400 000 fonctionnaires d’État) pourraient être affectés à court terme par l’automatisation des tâches. De nouveaux métiers assez voire hautement qualifiés (développeur d’applications Web, Community Manager, designer d’expérience, data miner…) seraient favorisés, sans qu’il y ait d’estimation précise sur le nombre d’emplois créés pour ces professions.


La disruption qui risque de heurter la fonction publique s’inscrit dans un phénomène du temps long, comportant des risques (destruction d’emplois qui ne sont pas tous faiblement qualifiés, possibles difficultés d’adaptation et de reformation pour les détenteurs d’emplois non-menacés), mais aussi de nombreuses chances pour peu que nous sachions les saisir. Il ne s’agit pas d’un discours cynique : il s’agit d’améliorer la qualité du service public tout en réalisant des économies, de développer de nouveaux secteurs d’activité riches en emplois, et de réinventer les relations entre l’État et le secteur privé (monde associatif compris).


Des milliards d'euros d’économies réalisables


Le rapport en question ne dit rien sur le montant que représente la rémunération de 40 à 110 000 agents publics. Mon calcul peut paraître assez sommaire, mais voici trois scénarii d’économies possibles pour les finances publiques.
Modèle : le « coût » moyen d’un agent entrant (ici fonctionnaire d’État) pour les secteurs concernés est de 2201 euros par mois, soit 26412 euros par an.
Dans le cas où 40 000 postes seraient supprimés, les économies annuelles s’élèveraient dans un premier temps (avant hausse progressive des rémunérations) à 1,05 milliard d’euros. Dans un scénario médian, où 75 000 postes seraient supprimés, les économies grimperaient à pratiquement 2 milliards d’euros. Enfin, si 110 000 postes devaient ne pas être renouvelés, les économies potentielles se monteraient à 2,9 milliards.


Emmanuel Macron, qui envisageait au cours de sa campagne de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, ferait économiser à l’État 3,7 milliards d’euros annuels en 2022 selon l’Institut Montaigne qui a chiffré les programmes de la moitié des cinq « principaux » candidats à l’élection présidentielle. Si le Gouvernement décidait d’adapter la fonction publique à l’écosystème numérique de la manière décrite ici, entre 25 et 75% des économies ciblées pourraient ainsi être réalisées. Dans une logique volontariste, le Gouvernement pourrait également décider de coupler les potentielles économies évoquées plus haut avec ses propres objectifs de réduction des effectifs dans la fonction publique. Les économies annuelles représenteraient alors 4,7 à 6,6 milliards d’euros en 2022. Le cadrage budgétaire de M. Macron, qui prévoit 25 milliards d’économies sur la sphère sociale, 25 pour l’État et 10 pour les collectivités territoriales, en serait mieux respecté.


Un laboratoire pour réinventer la fonction publique

Nous avons vu que des métiers déjà existants cités par le rapport Roland Berger allaient recruter du fait des nouveaux besoins engendrés par l’e-administration. Plutôt que d’embaucher de nouveaux fonctionnaires (même avec un statut réformé) ou de nouveaux contractuels, et si nous décidions de passer commande auprès de nombreuses start-up du numérique ? En plus d’économiser sur les deniers de l’État et de contribuer à la croissance d’entreprises prometteuses, cela permettrait d’expérimenter de nouvelles relations public-privé. De même que la Suède ou le Canada ont encouragé avec succès les transferts et les mobilités entre l’État, les collectivités territoriales et le monde de l’entreprise, il est temps de changer de paradigme et d’ouvrir le service public aux talents du privé, et de faire profiter les entreprises créatrices d’emplois de nos marchés publics. Pour encourager ces mobilités croisées, nous pourrions envisager de permettre dans des limites raisonnables le maintien de certaines rémunérations, et de faciliter le redémarrage de la carrière des fonctionnaires en disponibilité qui décideraient de retourner dans le public.


Je me suis limité à la seule question des économies potentielles et des partenariats public-privés envisageables. Le rapport Roland Berger va bien plus loin dans l’analyse des transformations que l’on pourrait attendre de la révolution numérique, et propose de nombreuses solutions que je n’ai pas – ou à peine – évoqué. Voici donc le lien du document en question : https://www.lagazettedescommunes.com/telechargements/2017/05/tab-transformation-digitale-dans-le-secteur-public-rolandberger.pdf